Cette réflexion nous est venue en observant la situation autour de l'artiste masqué Togbè Yeton et de son producteur Meko Prod. Pendant des années, un concept artistique original a été construit : un chanteur qui ne révèle jamais son visage, mais dont la voix, les chansons et le personnage ont fini par séduire des milliers de Béninois avant de franchir les frontières nationales.
Le succès a été tel que “ le public n'achetait plus seulement des chansons “ ; il s'était attaché à une identité artistique.
Puis survient un différend entre le producteur et l'artiste. Chacun revendique ce qu'il estime être son droit. Le producteur considère que le nom, le masque et le concept lui appartiennent. L'artiste, quant à lui, poursuit désormais sa route sans pouvoir utiliser ce qui a fait connaître son personnage.
Sur le plan juridique, chacun peut avoir des arguments. Mais mon propos est ailleurs.
Je pose une question simple : à partir de quel moment une création dépasse-t-elle son créateur ? L'Histoire nous enseigne que les plus grandes œuvres finissent souvent par appartenir au public autant qu'à leur auteur.
Lorsque Walt Disney créa Mickey Mouse, il donna naissance à un personnage devenu bien plus qu'un simple dessin animé. Mickey est aujourd'hui un symbole culturel mondial.
Lorsque Steve Jobs participa à la création d'Apple, il ne construisit pas seulement une entreprise ; il lança une révolution technologique qui allait transformer durablement les habitudes de milliards de personnes.
Lorsque les frères Lumière inventèrent le cinéma, ils ne pouvaient imaginer que leur invention deviendrait un langage universel.
Lorsque Tim Berners-Lee inventa le World Wide Web, il aurait pu en garder le contrôle exclusif. Il choisit au contraire d'en ouvrir les standards au monde entier, permettant à Internet de devenir un bien commun pour l'humanité.
Lorsque Nelson Mandela est devenu le symbole de la lutte contre l'apartheid, son image a dépassé sa propre personne pour incarner l'espoir de tout un peuple, puis celui du monde entier.
Même dans la musique, certains groupes ou personnages finissent par appartenir à l'imaginaire collectif. Les fans ne s'attachent plus uniquement au propriétaire légal ; ils développent une relation affective avec une identité, une voix, une histoire.
C'est précisément ce qui semble se produire lorsqu'un public refuse spontanément une nouvelle version d'un personnage auquel il était profondément attaché.
Pourquoi ?
Parce qu'une œuvre de l'esprit n'est pas uniquement faite de contrats. Elle est aussi faite d'émotions, de souvenirs et d'identification.
On peut posséder une marque.
On peut déposer un logo.
On peut enregistrer un nom.
Mais il est impossible de déposer dans un registre l'affection d'un peuple.
L'amour du public ne se transfère pas par contrat.
C'est pourquoi les créateurs qui marquent véritablement l'Histoire sont souvent ceux qui comprennent que leur œuvre finit par les dépasser.
Ils cessent de raisonner uniquement en propriétaires pour devenir des bâtisseurs de patrimoine culturel.
Lorsque l'intérêt individuel prend le dessus sur l'intérêt de l'œuvre elle-même, tout le monde finit par perdre : le créateur, l'interprète et surtout le public.
À l'inverse, ceux qui acceptent que leur création vive au-delà de leur propre personne entrent dans l'Histoire.
Car, au fond, le véritable génie ne consiste pas seulement à créer.
Il consiste à créer quelque chose qui survivra à son créateur.
C'est pourquoi nous persistons à croire que :
« Lorsqu'en créant des œuvres de l'esprit, vous ne pensez qu'à votre petite personne, vous passez à côté de l'Histoire ».
