« Une crise de la dette se mesure à travers plusieurs indicateurs », explique Mbadinga Madiya. « D’abord le rapport entre la dette publique et le PIB, dont la norme africaine est fixée autour de 70 %, et ensuite le poids du service de la dette dans les recettes budgétaires ». L’histoire récente du continent illustre la vulnérabilité de ses économies après le choc pétrolier de 1973, les crises des années 1980, la crise asiatique de 1997, la crise financière mondiale de 2008 et la pandémie de Covid-19 en 2020, les pays africains se retrouvent à nouveau fragilisés par des chocs extérieurs. « Aujourd’hui, plus d’une trentaine de pays sont à la lisière d’une nouvelle crise », alerte l’économiste.

Croissance solide, mais dette persistante

Même avec une croissance soutenue, la pression de la dette persiste. « La crise du Covid-19 a provoqué un double choc, sur l’offre et sur la demande, créant à la fois des déficits budgétaires et extérieurs, et entraînant un recours massif à l’endettement », détaille Mbadinga Madiya. Si des instruments internationaux comme les moratoires ou les financements d’urgence ont apporté un soulagement ponctuel, « ils se sont accompagnés d’un alourdissement du stock de dette », insiste l’économiste. Selon lui, la croissance seule ne suffit donc pas à desserrer l’étau de l’endettement.

Le système financier mondial, hérité des accords de Bretton Woods en 1944, « reste mal adapté aux besoins africains », souligne Mbadinga Madiya. Le continent aurait besoin de 400 milliards de dollars par an pour financer son développement, selon la Banque africaine de développement, mais les mécanismes existants FMI, G20, Club de Paris sont lourds et chronophages. « Sur les marchés financiers, les pays africains paient une prime de risque élevée, avec des écarts de crédit pouvant atteindre 9 à 10 % », précise-t-il, traduisant une perception exagérée du risque par les investisseurs internationaux.

Industrialisation et transformation locale : des leviers essentiels

Pour l’économiste gabonais, « aucun pays ne s’est développé sans industrialisation ». Le principal frein reste la faible transformation locale des matières premières, qui maintient de nombreux pays au bas des chaînes de valeur internationales.

Pourtant, « des exemples montrent que des marges de progression existent », affirme Mbadinga Madiya. Le Botswana a renforcé la transformation de ses diamants sur place, le Gabon a triplé la valeur ajoutée de son bois grâce à l’interdiction d’exporter le brut, tandis que le Maroc mise sur des politiques industrielles ciblées. Plus récemment, le Ghana a mis en place des mesures pour transformer davantage ses fèves de cacao localement.

« Ces stratégies produisent des résultats, mais elles s’inscrivent dans le temps long », note l’économiste. Elles supposent des investissements dans la formation, l’énergie, les infrastructures et un cadre réglementaire stable et cohérent.

Briser le cycle de la dette

« La clé pour sortir durablement de l’endettement est de dépasser la simple stabilisation macroéconomique », affirme Mbadinga Madiya. Selon lui, la diversification verticale, transformer davantage quelques produits stratégiques plutôt que multiplier les secteurs permet de créer suffisamment de valeur ajoutée pour que le taux de croissance réel dépasse le taux d’intérêt de la dette. « Sans création de valeur ajoutée, le cycle se répète. Avec des politiques cohérentes et de long terme, il peut être brisé », conclut l’économiste.