Depuis plusieurs années, le Bénin fait face à une menace terroriste grandissante, avec l'infiltration de groupes armés en provenance des pays voisins du Sahel. Consciente de l'ampleur du défi, la justice béninoise, emmenée par la CRIET, s'est pleinement mobilisée pour juguler ce fléau et garantir la sécurité des populations. C'est dans ce cadre que la juridiction spéciale a placé la lutte contre le terrorisme au cœur de ses préoccupations. « Le traitement judiciaire du terrorisme : entre classicisme et innovation », tel est le thème retenu pour cette nouvelle rentrée judiciaire.

Une menace en pleine expansion

Dans son réquisitoire, le Procureur Spécial Elonm Mario Metonou a dressé un panorama détaillé de la menace terroriste qui pèse sur le Bénin. Deux groupes armés se partagent l'essentiel des activités sur le territoire : le Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans (GSIM ou JNIM en arabe), affilié à Al-Qaïda, et l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS), récemment rebaptisé "Wilaya sahel" par l'organisation État Islamique.
 

« Le GSIM a une prédominance marquée sur le territoire béninois, avec une répartition de ses katibas (groupes armés) sur trois fuseaux stratégiques : à l'ouest, au nord et à l'est du pays », a expliqué le Procureur.

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Ces groupes terroristes se sont progressivement implantés au Bénin, profitant du recrutement de jeunes issus des zones frontalières qui allaient combattre dans les pays voisins avant de revenir organiser des attaques sur le sol béninois.
 

« Déjà en 2018, les groupes armés terroristes avaient effectué avec succès des recrutements parmi la jeunesse béninoise vivant dans les communes proches des frontières et ayant des liens socioculturels avec les populations des pays voisins déjà confrontés au phénomène », a détaillé le Procureur.
 

Un bilan judiciaire en constante évolution
 

Face à cette menace en pleine expansion, la CRIET a dû faire face à une nette augmentation du nombre de procédures liées au terrorisme ces dernières années.  En 2019, la CRIET a traité 29 procédures de terrorisme, ce nombre est passé à 31 en 2020, 65 en 2021 avant de connaître un pic en 2022 où les procédures étaient au nombre de 285. En 2023 le nombre de procédures de terrorisme est revenu à 159 puis à 111 en 2024 avant de remonter en 2025 où à la date du 30 septembre 2025 il était déjà de 136. À la même date, soit au 30 septembre 2025, 770 personnes dont 31 femmes étaient détenues pour terrorisme, a indiqué le procureur. Au total, 816 dossiers de terrorisme ont été connus par la CRIET depuis sa création. 

« Ces chiffres montrent l'ampleur du phénomène et laissent entrevoir les défis que posent à la justice le traitement de cette infraction », a souligné le Procureur Spécial près la CRIET.


 

Malgré cette progression, la justice béninoise a réussi à maintenir une réponse ferme et adaptée, avec des condamnations sévères à l'encontre des auteurs d'actes terroristes. 


 

Des défis majeurs à relever


 

Toutefois, la lutte contre le terrorisme soulève de nombreux défis pour la justice béninoise. Le Procureur Spécial près la CRIET a notamment mis l'accent sur trois enjeux majeurs : la constatation des infractions, la coordination entre les services et la coopération internationale.


 

« La plupart des attaques se déroulent dans des zones inaccessibles ou infestées par des engins explosifs improvisés. Seule l'armée a accès à ces scènes de crime, mais sa vocation première n'est pas d'accomplir des actes de police judiciaire », a expliqué le Procureur.


 

De même, la coordination entre renseignement, armée, police et justice reste un défi de taille, chaque service utilisant les informations collectées à ses propres fins. « Sur une même affaire, les informations disponibles peuvent varier d'une structure à l'autre, ce qui est du pain béni pour les criminels », a déploré le Procureur.

LIRE AUSSI : Affaire du navire AK Masha au Bénin : les mises au point du procureur de la CRIET sur la saisie et l’arrestation de l’équipage
 

Enfin, la dimension transfrontalière du terrorisme soulève des enjeux de coopération internationale, avec des groupes installés dans les pays voisins d'où ils lancent leurs attaques. « Il existe un manque de souplesse dans les accords en matière de droit de poursuite, un facteur limitant l'efficacité des services béninois face aux menaces transfrontalières. Les groupes terroristes exploitent cette limite. La rupture du partage de renseignements entre les États de l’AES et ceux de la CEDEAO est également un point de faiblesse dans la réponse régionale », a regretté le Procureur.
 

Une réponse judiciaire adaptée et ambitieuse

Face à ces défis, le Procureur Spécial a présenté plusieurs pistes pour renforcer l'action de la justice dans la lutte contre le terrorisme.

Tout d'abord, l'intégration d'officiers de police judiciaire au sein des unités de l'opération Mirador, la principale opération militaire menée contre les groupes terroristes. « Cela permettra d'assurer une meilleure constatation des infractions et une transmission efficace des éléments de preuve à la justice », a expliqué le Procureur.

Ensuite, la judiciarisation du renseignement, avec la prise d'un décret portant création d'un cadre de riposte judiciaire au terrorisme impliquant l'ensemble des services concernés. « L'institutionnalisation de ce cadre est la clé pour une bonne coordination au plan national », a souligné le Procureur.

Enfin, la restauration de la coopération régionale avec les pays voisins, malgré les divergences politiques, apparaît cruciale pour faire face à une menace transfrontalière. « Les groupes terroristes exploitent les failles dans les accords de coopération, nous devons y remédier de toute urgence »0 a insisté le Procureur.

« Le terrorisme est une négation du droit. Rendre justice aux victimes et aux auteurs en respectant le droit est la seule réponse efficace », a affirmé le Procureur Spécial, appelant à faire de cette conviction une boussole pour les années à venir.

Avec une menace terroriste en pleine expansion, la justice béninoise est plus que jamais mobilisée pour relever ce défi majeur, dans le respect de l'État de droit. Des efforts qui s'annoncent cruciaux pour garantir la sécurité des populations et préserver la stabilité du pays.

 

Intégralité de la Réquisition du Procureur Spécial près la CRIET


 

7555 !


 

C’est le  total de décès liés au terrorisme en 2024 selon le dernier rapport de l’indice global sur la terreur. 51% de ces décès se sont produits au Sahel et le Burkina Faso a payé le plus lourd tribut sur la même période. Le Sahel devient l’épicentre du terrorisme. La menace de contagion des États côtiers s’amplifie.


 

Le terrorisme que l’on s’accorde à définir comme « la menace ou le recours effectif à la force et à la violence illégales par un acteur non étatique pour atteindre un objectif politique, économique, religieux ou social par la peur, la coercition ou l’intimidation » plonge ses racines loin dans l’histoire de l’humanité.


 

1198 avant J.-C, la terreur s’installe au cœur du pouvoir des pharaons. Ramsès III est égorgé. L’attaque terroriste que les historiens ont plus tard dénommé la conspiration du harem a été préparé par sa seconde épouse, la reine Ti dans le but de priver de trône l’héritier légitime, Ramsès IV ; La terreur comme moyen de provoquer un changement politique échoue mais elle s’installe dans les rapports humains. Durablement…


 

28 juin 1914, Sarajevo, l’assassinat du prince héritier d’Autriche et de sa femme par un meurtrier politique serbe constitue la plus importante opération terroriste internationale. Cet acte terroriste va plonger l’humanité dans la grande guerre. Quatre ans d’un conflit mondial. 18,6 millions de personnes, militaires et civils confondus y laisseront leurs vies.


 

11 septembre 2001, New York, dix-neuf terroristes détournent quatre avions de ligne et en projettent deux sur les tours jumelles du World Trade Center. En s’effondrant ces deux tours vont engloutir 2977 âmes innocentes !


 

14 juillet 2016, Promenade des Anglais, Nice, France un terroriste lance son camion sur la foule venue assister au feu d’artifice. Cet attentat terroriste au Camion- Bélier fera 86 morts.


 

5 juin 2021, Solhan, Nord- est du Burkina Faso, zone des trois frontières que le pays partage avec le Mali et le Niger, une attaque non revendiquée fait au moins 160 morts.


 

07 octobre 2023, Sud d’Israël, une attaque surprise du HAMAS fait 1219 morts dont de nombreux jeunes rassemblés pour faire la fête. La suite s’écrit depuis en lettre de sang devant nos yeux ébahis, la suite efface progressivement les frontières entre bourreaux et victimes, la suite menace l’équilibre mondial.


 

8 janvier 2025, autre zone des trois frontières, République du Bénin, une attaque terroriste fait une trentaine de victimes.


 

Monsieur le Garde des Sceaux, ministre de la justice et de la législation,


 

Honorables invités, pris en vos rangs grades et qualités ;


 

Monsieur le Président de la CRIET,


 

Mesdames messieurs membres de la Cour,


 

Signe d’un nouveau départ mais également marque d’une année qui s’achève, l’audience solennelle de rentrée judicaire se conjugue avec bilans et perspectives. Inspirée d’une tradition française dont les origines remontent à 1810, l’audience solennelle de rentrée est aussi l’occasion d’oser une réflexion sur un sujet d’actualité. Les incertitudes des temps présents nous ont naturellement dicté le thème de cette année : « le traitement judiciaire du terrorisme entre classicisme et innovation ».


 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la Cour,


 

Avant d’évoquer brièvement le bilan de la CRIET en matière de lutte contre le terrorisme et d’aborder les défis liés au traitement judicaire de cette infraction, permettez-moi de vous présenter un bref aperçu de l’état de la menace.


 

Commençons par la menace

Avant de présenter les différentes composantes des Groupes armés terroristes au Bénin, il convient de faire un petit rappel historique de leur activité.


 

Historique et origine

Le 1er mai 2019, le Bénin connaissait le premier attentat terroriste de son histoire. Il s’est matérialisé par l’enlèvement de deux touristes français et l’assassinat de leur guide béninois dans le parc de la Pendjari. Les deux otages seront finalement retrouvés et libérés au Burkina-faso par l’armée française, alors que leurs ravisseurs tentaient de les faire entrer au Mali. Le récit de cette action hostile indique que le Bénin est entré dans le phénomène terroriste par un effet de contagion, précisément venant des pays situés au nord de ses frontières : le Sahel.


 

Des auditions effectuées et des enquêtes menées, il en est ressorti que déjà en 2018, les Groupes armés terroristes (JNIM ou GSIM et EIGS) ont effectué avec succès des recrutements parmi la jeunesse béninoise. Cette jeunesse peut être caractérisée comme faisant partie de la population vivant dans les communes frontalières et ayant des liens sociaux culturels avec les populations des pays voisins déjà en butte au phénomène : Burkina-faso, et Niger. Ces jeunes allaient combattre au sein des GAT au Burkina-faso, Niger, et Mali. Ils assuraient également le ravitaillement en vivres et en carburant pour les cellules actives dans le sud-est du Burkina et dans le sud-ouest du Niger. Et lorsqu’il s’est agi d’étendre les attaques terroristes au Bénin, il a juste suffi d’organiser ces jeunes en katiba, et les soutenir.


 

Composition des GAT au Bénin


 

Le JNIM ou GSIM en français (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans) et l’EIGS (État Islamique au Grand Sahara) récemment rebaptisé “Wilaya sahel” de l’état islamique sont les deux groupes actifs au Bénin.


 

Le premier a prêté allégeance à l’international terroriste dénommé Al Qaida.


 

Le second est une filiale du groupe État islamique en Irak et au levant (Daech).


 

Cependant il y a une large prédominance des activités du GSIM sur le territoire béninois dont les fronts sont répartis en trois fuseaux par les Forces Armées Béninoises : le fuseau Ouest, fuseau Nord, Fuseau Est.


 

Le fuseau Ouest prend en compte le département de l’Atacora, avec comme point principal d’attention le parc Pendjari. Des sous-groupes du GSIM ayant leur base sur le territoire burkinabè (parc Arly) surgissent et tentent de s’installer. Le sous-groupe des béninois dans cette partie a à sa tête le dénommé Hamissou, qui a pris le nom de Cheik Albani.


 

Le fuseau Nord prend en compte les limites administratives du département de l’Alibori, avec comme point principal d’attention le parc W. Les combattants tentent de s’installer à partir du parc W Niger, au point de jonction des frontières des trois pays : Burkina-faso, Niger, Bénin. Un jeune béninois et cadre du GSIM actif dans cette zone est le dénommé Sanda.


 

Le fuseau Est couvre le département du Borgou, avec comme point principal d’attention la commune de Kalalé. Cette commune est frontalière du Nigéria, mitoyenne de la localité de Babana au Nigéria. Un sous-groupe du GSIM, essentiellement composé de Nigérians, a implanté sa base dans la « forêt de Babana » et lance des attaques. Il recrute de plus en plus de jeunes béninois et a décidé d’intensifier ses activités au Bénin.


 

Transformation des menaces :

Trois indicateurs de transformation ont été récemment observées et sont autant de sources d’inquiétudes :


 

La convergence d’intérêt entre terrorisme-criminalité et banditisme génère des « entreprises criminelles à façade religieuse » disposant d'une autonomie financière croissante.


 

L’hybridation des méthodes de combat utilisées par les groupes terroristes (méthode terroriste, couplée tantôt à des méthodes militaires de combat classique et tantôt à des méthodes de guérilla) montre un gain d’expériences et une montée en force des capacités des terroristes.


 

L’adoption de nouvelles technologies (drones armés, crypto monnaies) et l'exploitation des flux migratoires qui compliquent le défi des États.


 

Face à ce fléau notre pays s’est doté d’un plan d’action comportant trois axes :


 

Le développement des zones impactées avec un programme d’investissement massif dans les infrastructures communautaires et un programme social ambitieux.


 

La protection des populations et la lutte armée contre les groupes terroristes avec l’essor de l’opération MIRADOR.


 

La création d’une juridiction spécialisée pour apporter une réponse judiciaire appropriée à cette infraction.


 

« Continuons par le bilan de nos activités

En 2019, la CRIET a traité 29 procédures de terrorisme, ce nombre est passé à 31 en 2020, 65 en 2021 avant de connaître un pic en 2022 où les procédures étaient au nombre de 285. En 2023 le nombre de procédures de terrorisme est revenu à 159 puis à 111 en 2024 avant de remonter en 2025 où à la date du 30 septembre 2025 il était déjà de 136.


 

À la même date, soit au 30 septembre 2025, 770 personnes dont 31 femmes étaient détenues pour terrorisme.


 

Rapportés à l’état de la menace, ces chiffres montrent l’ampleur du phénomène et laissent entrevoir les défis que posent à la justice, le traitement de cette infraction.


 

Terminons par les défis et les perspectives

Trois défis majeurs émergent lorsqu’il s’agit de mener des investigations et de juger des infractions en lien avec le terrorisme :


 

« D’abord le défi de la constatation des infractions en cas d’attaques terroristes : La plupart des attaques se déroulent dans des zones inaccessibles ou infestées par des IED. Seule l’armée a accès aux scènes de crime. Or la vocation première de l’armée n’est pas d’accomplir des actes de police judiciaire, et les informations qu’elle collecte sont d’abord destinées à un usage militaire »


 

« Ensuite le défi de la coordination entre les services : Renseignement, armée, police, justice : Les deux premiers collectent et utilisent le renseignement pour leurs propres structures, tandis que les deux derniers auraient grand besoin d’accéder aux sources des deux premiers. La conséquence est que sur une même affaire les informations disponibles peuvent varier d’une structure à l’autre, ce qui est « du pain béni pour les criminels ».


 

« Enfin le défi de la coopération internationale : Le terrorisme au Bénin est une infraction transnationale, avec des katibas installées dans les pays voisins d’où les combattants viennent commettre des attaques. Or il existe un manque de souplesse dans les accords en matière de droit de poursuite, un facteur limitant l’efficacité des services béninois face aux menaces transfrontalières. Les groupes terroristes exploitent cette limite. La rupture du partage de renseignements entre les États de l’AES et ceux de la CEDEAO est également un point de faiblesse dans la réponse régionale »


 

Monsieur le Garde des Sceaux,


 

Monsieur le Président


 

Mesdames et Messieurs de la Cour,


 

Ce tableau sombre ne doit pas nous décourager ; Le chemin est long, la nuit profonde mais il y a une lueur au bout du tunnel. Il y a un phare dans la nuit comme il y a un petit matin ;


 

Et au bout de ce petit matin, ce phare c’est :


 

L’intégration d’officiers de police judiciaire dans les unités de l’opération MIRADOR ;


 

C’est la confection de fiches de mise à disposition permettant aux militaires primo - intervenants sur les scènes de crime de collecter les éléments de preuves de procéder à des interpellations et d’assurer la transmission aux OPJ dans les formes prévues par le code de procédure pénale ;


 

Ce phare, c’est la judiciarisation du renseignement, c’est la prise d’un décret portant création d’un cadre de riposte judiciaire au terrorisme incluant service de renseignement, de l’armée, de la police et de la justice. L’institutionnalisation de ce cadre est la clé pour une bonne coordination au plan national.


 

Ce phare c’est la restauration de la coopération régionale malgré les divergences politiques.


 

Monsieur le Garde des Sceaux ;


 

Monsieur le Président


 

Mesdames et Messieurs de la Cour ;


 

Le terrorisme est une négation du droit. Une négation du droit à la différence, Une négation du droit à la vie ; Promouvoir le droit est la seule façon d’y mettre fin ; Rendre justice aux victimes et aux auteurs en respectant le droit est la seule réponse efficace ; C’est en opposant le droit à la violence que notre société démocratique restera fidèle à ses fondements ;


 

Mesdames Messieurs, mes chers collègues,


 

De cette conviction, faisons un viatique et une boussole pour les temps à venir.


 

C’est au bénéfice de ces observations que je requiers qu’il vous plaise déclarer ouverte l’année judicaire 2025-2026. Me donner acte de mes réquisitions et dire que de tout il sera dressé procès-verbal pour y être recouru en cas de besoin.


 

Bonne année judicaire à toutes et à tous.


 

J’ai dit.