Au cœur du dossier : des paiements effectués en 2013 et 2014 par la filiale Lafarge Cement Syria (LCS), destinés à des groupes djihadistes et à des intermédiaires, dans le but de sécuriser l’exploitation de son usine située dans le nord du pays. Le groupe aurait ainsi versé plusieurs millions de dollars à des entités terroristes, parmi lesquelles l’État islamique (EI) et Jabhat al-Nosra, alors affilié à Al-Qaïda. Lafarge, aujourd’hui propriété du conglomérat suisse Holcim, est poursuivie aux côtés de plusieurs de ses anciens dirigeants, dont l’ex-PDG Bruno Lafont, ainsi que cinq anciens cadres du département des opérations et de la sécurité. Deux intermédiaires syriens figurent également parmi les accusés, dont l’un, absent à l’audience, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Dans une affaire similaire aux États-Unis, la société française avait déjà plaidé coupable de complot en vue de fournir un soutien matériel à des organisations terroristes, acceptant de verser une amende de 778 millions de dollars. Un précédent judiciaire qui alourdit la pression sur le groupe dans l’affaire française en cours. Si Lafarge est reconnue coupable en France, elle risque une amende pouvant atteindre 1,2 million de dollars. Une sanction qui pourrait s’alourdir considérablement si la justice établit également une violation des sanctions internationales. Le groupe Holcim, qui a racheté Lafarge en 2015, a pour sa part affirmé n’avoir eu aucune connaissance des transactions effectuées en Syrie par sa filiale à l’époque des faits. Le procès, ouvert à Paris le 4 novembre, devrait se poursuivre jusqu’au 16 décembre.
L’ancien directeur général Bruno Lafont, qui a dirigé Lafarge de 2007 à 2015, date de la fusion avec Holcim, a dénoncé une enquête qu’il juge partiale.Outre la procédure française, Lafarge fait également face à une plainte civile aux États-Unis. Environ 430 ressortissants américains d'origine yézidie, ainsi que la lauréate du prix Nobel de la paix Nadia Murad, accusent le groupe d’avoir soutenu indirectement les attaques brutales de l’État islamique contre les populations civiles, en particulier les minorités yézidies. Lafarge avait investi 680 millions de dollars dans la construction de son usine de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, inaugurée en 2010, juste avant le déclenchement de la guerre civile en mars 2011, dans un contexte de répression des manifestations contre le régime de Bachar al-Assad. Dans le chaos qui a suivi, plusieurs puissances étrangères et groupes armés se sont engagés dans le conflit. À partir de 2013, l’EI a commencé à étendre son emprise, s’emparant en 2014 de larges portions de territoire en Syrie et en Irak, où il proclama un pseudo-« califat ». Dans ce meme dossier, des organisations de lutte contre le terrorisme accusent Lafarge Cement Syria d’avoir, entre 2013 et 2014, versé des fonds à des intermédiaires liés à l’EI et à d’autres groupes armés, dans le but d’obtenir un accès sécurisé aux matières premières, de garantir la circulation de ses camions et de protéger ses employés sur le terrain.
Isidore Atidéyètin
