L’annonce de la mort d’Aimable Karasira a été confirmée par l’administration pénitentiaire rwandaise, qui évoque une overdose médicamenteuse. Selon les autorités, le détenu aurait absorbé une quantité de médicaments supérieure à celle prescrite par son médecin alors qu’il se trouvait encore dans l’enceinte de la prison, après les formalités liées à sa remise en liberté.

Son avocat, Félicien Gashema, a indiqué avoir rencontré son client quelques jours auparavant alors qu’il préparait activement sa sortie de prison. « Je l’ai vu la dernière fois lundi alors qu’il se préparait à être libéré », a-t-il confié, affirmant attendre désormais les conclusions de l’autopsie afin de faire toute la lumière sur les circonstances du décès.

Une figure critique du pouvoir sur YouTube

Avant son arrestation en mai 2021, Aimable Karasira s’était imposé comme l’une des figures contestataires les plus suivies sur les réseaux sociaux rwandais. Ancien enseignant en technologies de l’information à Université du Rwanda, il animait depuis plusieurs années une chaîne YouTube dans laquelle il commentait la vie politique du pays et critiquait ouvertement les autorités.

Peu avant son interpellation, il avait notamment accusé le Front patriotique rwandais (FPR), formation dirigée par Paul Kagame, « d’alimenter la haine ». Il avait également remis en question certains aspects du récit officiel lié au génocide de 1994 contre les Tutsi, un sujet particulièrement sensible au Rwanda.

Rescapé du génocide, Aimable Karasira évoquait aussi régulièrement la mort de membres de sa famille, qu’il attribuait à des militaires du FPR. Des déclarations qui avaient accentué les tensions entre le youtubeur et le pouvoir rwandais.

Après plus de quatre années passées derrière les barreaux, il avait été condamné le 30 septembre 2025 à cinq ans de prison pour « incitation à la division ». D’autres accusations, notamment liées à la négation du génocide, au blanchiment et à l’enrichissement illicite, avaient finalement été abandonnées par l’accusation.

Des circonstances qui alimentent les soupçons

La version officielle des autorités pénitentiaires ne convainc pas plusieurs observateurs, militants et opposants rwandais. Le juriste et analyste politique Louis Gitinywa a notamment réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante afin de clarifier les circonstances exactes du décès.

Même inquiétude du côté de certaines organisations de défense des droits humains. Ishimwe Normand, président du think tank Jambo ASBL basé à Bruxelles, affirme que plusieurs alertes avaient déjà été lancées concernant les conditions de détention d’Aimable Karasira.

« On savait qu’il avait été torturé, qu’il était maltraité », a-t-il déclaré, dénonçant également le manque d’informations disponibles sur son état de santé durant son emprisonnement.

D’autres décès controversés dans les mémoires

La disparition d’Aimable Karasira ravive le souvenir d’autres affaires similaires impliquant des personnalités critiques du pouvoir rwandais.

En février 2020, le chanteur de gospel Kizito Mihigo, devenu critique du régime, avait été retrouvé mort dans une cellule de police. Les autorités avaient conclu à un suicide.

Le rappeur Jay Polly était également décédé en détention en 2021 après son arrestation lors d’une fête organisée pendant les restrictions sanitaires liées au Covid-19. Là encore, les autorités avaient évoqué l’absorption de substances toxiques.

En janvier 2023, la mort du journaliste et youtubeur John Williams Ntwali dans un accident de circulation à Kigali avait aussi suscité de nombreuses interrogations et des appels à une enquête indépendante.

Pour plusieurs opposants vivant en exil, ces affaires traduisent un climat de forte pression contre les créateurs de contenus critiques et les voix indépendantes dans le pays.