Par Ozias Hounguè et Hervé Atika
Pierre Urbain Dangnivo a disparu le 17 août 2010. Fonctionnaire au ministère des Finances sous le gouvernement de l'ancien président Thomas Boni Yayi, il n'a jamais été retrouvé vivant. Seize ans après les faits, deux hommes répondent de son assassinat devant le tribunal de Cotonou : Codjo Alofa et Donatien Amoussou. Tous deux ont, depuis le début de la procédure, plaidé non coupable des charges retenues contre eux.
Le procès avait été ouvert, puis suspendu en mai 2025. Le tribunal avait, à cette occasion, entendu plusieurs témoins : des agents de police judiciaire, des médecins légistes, l'ancien patron de la sécurité rapprochée de l'ex-président Boni Yayi, le colonel Séverin Koumassegbo, ainsi que l'ancien directeur des services de renseignement, Enock Laourou.
LA REPRISE DE L'AUDIENCE
L'audience a repris ce vendredi 26 juin 2026, à 10 heures. Les deux accusés, Codjo Alofa et Donatien Amoussou, étaient présents à la barre. Le président du tribunal a rappelé que la suspension prononcée en mai 2025 visait à permettre la comparution de deux témoins dont les dépositions n'avaient pu être recueillies.
Le premier est Madame Micheline Houndegla, qui aurait été en contact téléphonique avec l'accusé Alofa. Le second est Monsieur M'po Kouagou, inspecteur de police de deuxième classe, en service au commissariat de Godomey au moment des faits. C'est lui qui avait procédé à l'audition de l'accusé Alofa dans le cadre de l'enquête initiale.
DES DEMANDES CONTRADICTOIRES ENTRE LES PARTIES
Dès l'ouverture, les parties ont exposé leurs demandes respectives. La partie civile a réclamé l'audition de plusieurs personnalités, dont l'ex-directeur général de la police nationale (Ex-DGPN) Louis Philippe Houndegnon. Elle a également demandé une nouvelle comparution de l'huissier instrumentaire, du commissaire Alédji et du colonel Koumassegbo, rapporte l'envoyé spécial de Libre Express.
Le ministère public s'y est opposé. Il a fait valoir que la procédure en cours constitue un jugement et non une nouvelle enquête, et que ces demandes n'avaient pas de lien direct avec les faits reprochés aux deux accusés.
L'avocat commis d'office a soutenu les demandes de la partie civile. Il a indiqué disposer d'éléments permettant d'établir la pertinence de ces auditions. L'avocat de l'accusé Amoussou a, pour sa part, réclamé la communication intégrale des pièces du dossier : «Donnez-nous tout ce qu'il nous faut.»
UN SQUELETTE INCOMPLET : LA FAMILLE EXIGE DES RÉPONSES
La partie civile a soulevé un point sensible sur l'état des restes attribués à la victime. Elle a indiqué que l'exhumation d'un corps a eu lieu dans les trente jours suivant la disparition de Pierre Urbain Dangnivo. Mais à ce jour, le squelette n'est plus complet. Des ossements manquent.
La partie civile a constaté que plusieurs interventions ont eu lieu sur le corps depuis son exhumation. Elle a exigé que, si la dépouille doit être restituée à la famille, elle le soit dans son intégralité, rapporte l'envoyé spécial de Libre Express.
LE FRÈRE DE LA VICTIME TÉMOIGNE
Après une suspension de séance à 11h49, l'audience a repris à 11h55. Le ministère public a demandé au président du tribunal d'inviter les représentants de la famille à s'exprimer. Grégoire Dangnivo, frère utérin de la victime, a pris la parole.
Il a retracé les événements du 17 août 2010. Ce jour-là, il a croisé Pierre Urbain Dangnivo à Houéyiho. Son frère se rendait déjeuner chez son épouse. Ils se sont croisés une seconde fois devant la résidence de la deuxième épouse de la victime, prénommée Anne. Il a déclaré : «Mon frère ne me cache rien. S'il avait rendez-vous avec Alofa comme on l'a monté, il allait me le dire.», rapporte l'envoyé spécial de Libre Express.
Le lendemain matin, le 18 août 2010, avant 7 heures, la femme de Pierre Urbain, Cakpo Anne, s'est présentée au domicile familial. Elle a signalé que son mari n'était pas rentré chez sa première épouse à Tankpè, selon la déposition de Grégoire Dangnivo.
UNE ENQUÊTE SEMÉE D'OBSTACLES
Dans sa déposition, Grégoire Dangnivo a détaillé les démarches engagées par la famille après la disparition. Une consultation a orienté les recherches vers une dame nommée Prisca Legba, ancienne secrétaire au ministère de la Santé, avec qui Pierre Urbain aurait eu un différend sur la paternité d'un enfant.
Le frère s'est rendu au ministère, puis à un atelier à Xwlacodji où se trouvait cette dame. À son arrivée, elle avait déjà quitté les lieux. Il a alors déposé plainte au commissariat de Xwlacodji.
À l'époque, la commissaire Bocovo a procédé à l'audition de la dame en l'absence du plaignant. Quelques jours plus tard, le commissaire Prince Alédji a contacté Grégoire Dangnivo pour lui demander de se présenter au commissariat.
Il lui a indiqué qu'une arrestation immédiate de la dame n'était pas possible à ce stade de la procédure. Le frère a ensuite appris, par voie de presse, que dame Prisca Lègba avait d'abord été libérée, puis arrêtée quelques semaines plus tard.
DES ACCUSATIONS GRAVES CONTRE DES RESPONSABLES DE L'ÉTAT
Le témoignage de Grégoire Dangnivo a pris une dimension politique lors de l'évocation des faits survenus à Womey. Il a déclaré que le ministre de la Justice de l'époque, Grégoire Akofodji, l'avait reçu dans son bureau.
Ce dernier lui aurait annoncé que le corps de la victime avait été découvert à Womey et qu'il aurait été victime de charlatanisme. Le ministre lui aurait également signifié que si la famille ne se présentait pas avec un cercueil, la voirie prendrait en charge la dépouille.
Sur les lieux à Womey, Grégoire Dangnivo a affirmé que lui et les membres de sa famille avaient subi des violences physiques. Devant le tribunal, il soutient que l’ex-ministre Akofodji indiquait à l'accusé Alofa l'emplacement du corps, et que la famille n'a pas été autorisée à s'en approcher.
Après avoir observé les restes de loin, il a déclaré au commissaire Alédji que le corps ne correspondait pas à celui de son frère. La famille a ensuite été conduite à la morgue Proci en pleine nuit. On leur a indiqué que le corps était placé sous scellé et que les investigations allaient se poursuivre, selon sa déposition.
DES EXPERTISES CONTESTÉES
Grégoire Dangnivo a exprimé des doutes sur la fiabilité des expertises conduites dans ce dossier. La famille a sollicité, à ses frais, une contre-expertise auprès d'un laboratoire basé aux États-Unis. Les fonds ont été transférés et un kit de prélèvement a été acheminé. Mais les prélèvements n'ont jamais pu être effectués. Un courrier adressé à la justice est demeuré sans suite, le juge ayant déclaré ne pas l'avoir retrouvé.
Les résultats de la dernière expertise ont été réclamés par voie électronique. La demande a été refusée. La famille a reçu une version imprimée au format PDF. «Impossible n'est pas béninois», a déclaré le frère, en ajoutant que la famille conservait des doutes sur l'ensemble de la chaîne ayant conduit à cette dernière expertise.
Il a également indiqué que le commissaire Alédji aurait reproché à la commissaire Bocovo d'avoir «agi trop vite en besogne» dans ce dossier. Les avocats de la défense ont demandé au tribunal de faire mention de cet élément au dossier.
LA FAMILLE MET EN CAUSE LE MONTAGE DE L'AFFAIRE
L'avocat de l'accusé Amoussou a demandé au témoin si ses déclarations signifiaient qu'Amoussou et Alofa n'avaient aucun lien avec le crime. Grégoire Dangnivo a répondu : «Ils n'ont rien à voir dans ce crime, mais Alofa a le devoir de dire comment ils ont monté le dossier. Il avait dit que c'est du théâtre. Il est temps qu'il parle.»
Il a également affirmé qu'à Womey, le commissaire Alédji et le ministre Akofodji avaient guidé l'accusé Alofa vers l'emplacement du corps. La partie civile a demandé au tribunal d'en faire mention au procès-verbal.
L’avocate de la partie civile Me Olga Anassidé a, de son côté, lancé un avertissement : « Il n'y aura pas de super Béninois. Ils viendront tous dans cette salle.» Elle a demandé que toutes les personnes entendues depuis l'ouverture de la procédure puissent être rappelées à la barre si les besoins de la manifestation de la vérité l'exigent.
RENVOI AU 3 JUILLET 2026
Le président du tribunal a décidé de ne pas procéder à un simple renvoi. Il a choisi d'entendre au préalable les représentants de la famille de la victime. L'audience a été renvoyée au vendredi 3 juillet 2026 à 9 heures. Le ministère public fera comparaître le policier M'po Kouagou et plusieurs témoins clés pour la suite des débats.
La partie civile a, quant à elle, demandé la comparution des agents de garde à la présidence de la République du Bénin le 17 août 2010, ainsi que celle de l’ex-patron des renseignements Enock Laourou, de l’ex-commandant de la présidentielle Séverin Koumassegbo et de l'ensemble des personnes susceptibles d'éclairer le tribunal sur les circonstances de la disparition de Pierre Urbain Dangnivo. Par ailleurs, la partie civile demande au ministère public d'apporter les preuves des démarches effectuées pour la comparution du policier Kouago M'po et de Micheline Houndégla.
Seize ans après les faits, l'affaire Dangnivo reste entière. Elle met en cause des fonctionnaires, des officiers de police et des membres du gouvernement de l'époque. Le tribunal de Cotonou est appelé à démêler une procédure que la famille de la victime qualifie ouvertement de « dossier d'État ».
