Il avait écrit sur le terrorisme. Son livre lui aura finalement valu une condamnation à deux décennies de prison. Alpha Yaya Sangaré, ancien officier supérieur de la gendarmerie malienne, a été déclaré coupable au terme d’un procès ouvert une semaine plus tôt et portant principalement sur la publication de son ouvrage Mali : le défi du terrorisme en Afrique.
Une condamnation après une requalification des faits
Le verdict rendu jeudi à Bamako est différent des réquisitions formulées quelques jours auparavant par le ministère public. Au cours du procès, le parquet avait demandé l’application de la peine de mort contre l’ancien officier, poursuivi notamment pour « trahison », ainsi que pour atteinte au crédit de l’État et diffusion de fausses nouvelles attribuées à des tiers, susceptibles d’ébranler la discipline des Forces armées et de sécurité.
La chambre criminelle du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité n’a finalement pas retenu la qualification de trahison. Elle a requalifié les faits en « atteinte à la sûreté extérieure de l’État du Mali » et prononcé une peine de 20 ans de réclusion criminelle.
La juridiction a également condamné Alpha Yaya Sangaré à verser un franc CFA symbolique à l’État malien. Elle a, par ailleurs, ordonné la confiscation des exemplaires des ouvrages considérés comme liés aux faits reprochés. L’accusé, de son côté, a rejeté les faits qui lui étaient reprochés. Sa défense avait demandé l’annulation de la procédure ainsi que son acquittement.
Un livre au cœur de l’affaire
Pour comprendre l’origine de cette procédure, il faut remonter à la publication de Mali : le défi du terrorisme en Afrique, un ouvrage consacré à la lutte contre le terrorisme et à sa gestion au Mali.
L’auteur y évoquait notamment des accusations d’exactions imputées aux forces armées maliennes et s’appuyait sur des rapports d’organisations de défense des droits humains, dont Human Rights Watch. Dans le livre, Alpha Yaya Sangaré écrivait notamment que « ni la hiérarchie militaire, ni les autorités judiciaires n'ont procédé à des enquêtes sur ces abus présumés ».
Ces passages ont rapidement provoqué une réaction des autorités militaires. Le ministère malien de la Défense avait dénoncé des accusations considérées comme infondées et annoncé que l’auteur serait soumis aux dispositions réglementaires en vigueur. Quelques jours après la présentation publique de l’ouvrage, le dossier a pris une tournure judiciaire.
De la présentation du livre à l’arrestation
Le 24 février 2024, Alpha Yaya Sangaré avait présenté son ouvrage à Bamako, à l’École de maintien de la paix Alioune Blondin Bèye. La cérémonie avait réuni plusieurs personnalités, dans un contexte où l’ancien officier ne se présentait pas comme un opposant à la Transition.
La polémique a éclaté après la découverte de certains passages consacrés aux accusations d’exactions contre des civils. Le 1er mars 2024, le ministère de la Défense avait publiquement réagi à ces écrits. Le lendemain, 2 mars, Alpha Yaya Sangaré était interpellé à son domicile avant d’être placé sous mandat de dépôt.
Son arrestation avait alors suscité des réactions d’organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch avait notamment demandé sa libération et présenté l'ancien officier comme un lanceur d’alerte.
Une carrière militaire interrompue
La procédure judiciaire n’a pas été le seul coup porté à la carrière de l’ancien colonel. Alors qu’il était détenu depuis mars 2024, Alpha Yaya Sangaré a également fait l’objet d’une procédure disciplinaire au sein des Forces armées et de sécurité. Un décret présidentiel publié en décembre 2025 a finalement prononcé sa radiation des effectifs.
Selon l’Agence malienne de presse, le décret n°2025-861/PT-RM, publié le 12 décembre 2025, a acté cette radiation « par mesure disciplinaire », après la tenue d’un Conseil d’enquête le 1er décembre. Le texte ne précisait toutefois pas les manquements à l’origine de cette sanction.
Le jugement du 3 septembre intervient donc alors que l’intéressé avait déjà perdu son statut de militaire.
Un ancien responsable de la gendarmerie de Bamako
Alpha Yaya Sangaré n’était pas un officier sans expérience lorsqu’il a été arrêté. Formé notamment au Prytanée militaire de Kati et à l’École militaire interarmes de Koulikoro, il avait occupé plusieurs fonctions au sein des forces de défense et de sécurité maliennes. Il avait notamment commandé la région de gendarmerie de Bamako.
Cette fonction, particulièrement stratégique, était encore la sienne au moment de la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020.
Son profil, son parcours au sein de l’appareil sécuritaire et le contenu de son ouvrage ont ainsi donné à l’affaire une dimension particulière.
Un verdict après plus de deux ans de détention
Avec la décision rendue le 3 septembre 2026, la procédure engagée contre l’ancien officier franchit une étape majeure. Plus de deux ans se sont écoulés entre son arrestation et ce verdict. Pendant cette période, l’affaire a progressivement dépassé la seule question du contenu d’un ouvrage pour devenir un dossier judiciaire portant sur la sécurité de l’État, la diffusion d’informations et les limites imposées à la publication de contenus concernant les forces armées.
La chambre criminelle du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité a finalement choisi de retenir une qualification différente de celle défendue par le parquet et de condamner Alpha Yaya Sangaré à 20 ans de réclusion criminelle.
À ce stade, aucune information confirmant un éventuel recours de la défense n’était encore disponible. L’ancien colonel demeure donc condamné à 20 ans de prison, sous réserve des suites judiciaires que pourrait connaître le dossier.
