Dimanche 31 août 2025,  Romuald Wadagni, le ministre béninois de l'Économie et des Finances, a été désigné candidat de la mouvance présidentielle pour l'élection de 2026. Ce brillant ministre des Finances a été désigné candidat après une rencontre entre le président Patrice Talon et les responsables des deux partis de la majorité ( l'Union Progressiste Le Renouveau (UPR) et le Bloc Républicain (BR)

Jusqu'alors, le nom de Romuald Wadagni avait été évoqué dans l'opinion publique comme l'un des potentiels successeurs de Patrice Talon, sans que le principal intéressé ne se soit officiellement positionné. Mais le voilà désormais propulsé comme le candidat du camp présidentiel pour la présidentielle de 2026.

Du côté de l'opposition, le parti Les Démocrates tarde à désigner son duo de candidats à un mois du dépôt des dossiers de candidature à l’élection présidentielle d'avril 2026.

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François Akilatan est un ancien jeune parlementaire du Bénin et politiste de formation. Doctorant et chercheur en études internationales à l’Université Laval, il s’intéresse aux enjeux de sécurité et relations économiques internationales. Le chercheur au sein du Réseau canadien d’analyse stratégique (NSA/RAS), un regroupement du programme MINDS du ministère de la Défense nationale du Canada,  est également membre du comité directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur la gouvernance mondiale de l’Université Laval. Il répond aux questions de Libre Express 

Bonjour à vous. Depuis le Canada, comment avez-vous appris la désignation du ministre Romuald Wadagni en tant que candidat de la majorité présidentielle ?

Réponse : Bonjour, et merci pour l’invitation. La désignation a été annoncée par la coalition au pouvoir et largement reprise par les agences de presse internationales. Ce qui est notable n’est pas seulement la désignation en elle-même, mais ce qu’elle signifie politiquement : un choix volontaire d’un profil technocratique et financier pour incarner la continuité des réformes économiques.

Tout le monde salue sa désignation en tant que candidat de la mouvance présidentielle de Patrice Talon. Est-ce qu'il n'y avait pas dans le camp présidentiel d'autres meilleurs profils ?

Le camp présidentiel compte plusieurs personnalités de haut niveau, qu’il s’agisse de figures politiques expérimentées ou de technocrates ayant marqué la gouvernance. Mais le choix de Romuald Wadagni envoie un signal clair : la mouvance privilégie la compétence technocratique plutôt que la compétition interne entre appareils partisans. 

Ce choix se justifie par le rôle central joué par Wadagni dans les réformes économiques du gouvernement et son image relativement neutre sur le plan politique. Cependant, il révèle aussi une limite : l’absence d’un candidat issu des rangs internes de l’UP-R ou du BR illustre la faiblesse relative d’une structuration partisane autonome face à l’exécutif, et peut frustrer certains acteurs politiques attachés à une logique de compétition entre élites. 

Le ministre Wadagni est-il vraiment le meilleur profil pour présider aux destinées du Bénin au regard de ses résultats économiques ? Peut-on se fier uniquement aux chiffres économiques pour juger de sa capacité politique ?

Les résultats économiques sont un indicateur important. Ils témoignent d’une capacité de gestion, mais la présidence n’est pas un ministère des Finances : c’est la capacité à construire une unité nationale, à protéger l’État de droit, à fédérer des forces politiques, à arbitrer des conflits et à incarner une légitimité politique. 

Wadagni a un profil économique impressionnant, mais il sera jugé sur sa capacité à transformer ce savoir-faire technocratique en leadership politique. Si on ne se fie qu’aux chiffres, on néglige la dimension symbolique et relationnelle du pouvoir.

Le ministre Wadagni n’est membre d’aucun des deux grands partis (Upr et BR), alors que depuis 2017, des réformes ont été engagées pour renforcer le système partisan. Si ces partis n’ont pas pu désigner un duo présidentiel, est-ce à dire que les réformes politiques de Patrice Talon ont échoué ?

C’est une question cruciale. Les réformes politiques visaient justement à structurer le paysage partisan, à réduire l’émiettement et à renforcer les partis comme instruments de sélection des élites. Le fait que le candidat désigné ne provienne pas de ces partis révèle une tension : soit les partis ne sont pas encore assez enracinés, soit la présidence continue de fonctionner au-dessus d’eux. 

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Le Chercheur François Akilatan

On peut difficilement parler d’échec total, car les partis existent et dominent l’espace politique, mais l’absence d’une culture de compétition interne et leur incapacité à produire un candidat autonome remettent en cause la profondeur démocratique et institutionnelle de ces réformes.

Vous semblez mettre un accent particulier sur l’autonomie du candidat. Pourquoi est-ce si crucial ? 

Parce qu’un président qui doit constamment composer avec des influences extérieures ou internes trop fortes finit par perdre sa liberté de décision. Le Bénin a besoin d’un dirigeant qui assume la charge historique d’être au service du peuple, et non d’intérêts partisans ou privés. L’indépendance est le socle de la crédibilité politique : c’est elle qui permet de dire « non » quand il le faut, même aux plus proches alliés, et de rester fidèle aux aspirations citoyennes.

Pensez-vous qu’il sera libre de gouverner selon sa propre vision, ou restera simplement lié à l’ombre de Patrice Talon ?

Romuald Wadagni est jeune, brillant, compétent, et constitue un modèle pour beaucoup de jeunes. La jeunesse, qui aspire à des modèles de réussite, peut voir en lui un symbole de modernité et une figure d’espoir. 

Mais le défi est ailleurs : il devra convaincre les Béninois qu’il n’est pas seulement l’héritier d’un système, mais qu’il est capable de poser un acte de rupture, notamment en matière de gouvernance démocratique et d’ouverture politique. 

Le risque, sinon, est qu’il soit perçu comme une simple continuité du président Patrice Talon, voire comme une figure trop liée à lui pour être totalement indépendante. Les jeunes attendent un président qui incarne une nouvelle ère, qui est capable d’imprimer une nouvelle direction, qui est capable d’écouter le peuple et de bâtir sa légitimité sur l’ouverture, pas seulement une prolongation.

Patrice Talon a, selon de nombreux analystes, un bilan économique reluisant. Est-ce que ce bilan suffit pour dire que le match est déjà plié en faveur de son candidat ?

Le bilan économique de Talon est indéniable : croissance soutenue, amélioration du climat des affaires, infrastructures modernisées, etc. Ces éléments créent un avantage politique considérable pour la mouvance. Toutefois, en politique, les bons chiffres ne se traduisent pas automatiquement en votes, surtout si une partie de la population perçoit que les bénéfices sont inégalement distribués ou si des libertés civiles ont été restreintes. 

En résumé, la compétence économique augmente considérablement les chances du candidat de la majorité, mais le « match » n’est pas plié, car une partie des citoyens peut se souvenir davantage des coûts sociaux des réformes que de leurs bénéfices macroéconomiques. 

Évidemment! Pendant la gouvernance de Patrice Talon, les Béninois ont aussi souffert des réformes économiques menées sous la houlette du ministre Wadagni. Le candidat devrait-il poursuivre sur la même voie ou doit-il changer de paradigme ?

C’est le dilemme central de Wadagni. D’un côté, sa légitimité repose sur la continuité des réformes : rigueur budgétaire, attractivité pour les investisseurs, grands travaux. De l’autre, il doit reconnaître que ces réformes ont aussi creusé des inégalités, mis sous pression certaines couches sociales et suscité des résistances. 

Pour gagner en légitimité politique, il lui faudra sans doute adapter le paradigme en introduisant une dimension plus inclusive : protection sociale, dialogue social institutionnalisé, et politiques publiques directement perceptibles par les populations.

Quels sont alors les critères que les Béninois doivent considérer pour choisir le prochain Président de la République ?

Je n’ai pas la prétention de dicter à nos compatriotes comment opérer leur choix. Mais à mon sens, la première qualité à rechercher chez le prochain président, c’est l’ancrage dans l’éthique et l’intégrité personnelle. Un chef d’État doit être porteur d’une vision, mais aussi d’une probité qui inspire confiance et qui l’empêche de confondre biens publics et intérêts privés. Dans un pays comme le nôtre, où l’histoire politique a parfois été marquée par la personnalisation du pouvoir, il est fondamental que le futur président se conçoive d’abord comme serviteur de la nation et non d’un clan. 

Deuxièmement, il faut exiger une capacité à respecter et renforcer nos institutions. Un chef d’État doit incarner la stabilité en garantissant l’indépendance des contre-pouvoirs (justice, parlement, presse, société civile). Si ces garde-fous s’affaiblissent, la démocratie se fragilise. 

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Troisièmement, un bon président doit être à l’écoute et savoir rassembler. Gouverner un pays marqué par des fractures sociales et politiques exige d’unir plutôt que d’exclure. Cela passe par le dialogue, mais aussi par une vision à long terme qui embrasse l’ensemble des priorités nationales. Je dirais qu’il faut aussi rechercher une vision économique inclusive. C’est-à-dire une réelle aptitude à réduire les inégalités sociales et à répondre aux attentes de la jeunesse. L’avenir du Bénin repose sur une génération qui attend à la fois des opportunités économiques et une participation accrue à la vie publique. Miser sur l’éducation, l’innovation et l’entrepreneuriat local, c’est investir dans cette promesse d’avenir.

Enfin, la souveraineté nationale doit être au cœur du projet présidentiel. Dans un contexte régional instable, marqué par l’insécurité et les recompositions géopolitiques, le Bénin a besoin d’un leadership capable de défendre ses intérêts tout en renforçant la coopération régionale.

Quelles devraient être, selon vous, les priorités du prochain président du Bénin ?

Les priorités du prochain président devraient d’abord porter sur la consolidation de la gouvernance démocratique, en garantissant l’indépendance de la justice, le rôle effectif des autres contre-pouvoirs, la confiance dans le système électoral, le pluralisme politique et les libertés publiques. À cela doit s’ajouter la réduction du fossé social creusé par certaines réformes économiques, ce qui suppose des programmes ciblés de protection sociale capables d’amortir les inégalités. 

Parallèlement, le pays doit être préparé aux défis sécuritaires régionaux, notamment la menace terroriste au nord, qui appelle à la fois une coopération renforcée avec les voisins et un investissement accru dans la présence de l’État dans les régions frontalières. 

Enfin, il importe de poursuivre la transformation économique engagée, mais de façon réellement inclusive : cela passe par la stimulation de l’industrie locale, l’encouragement de la formalisation de l’économie, l’amélioration de l’accès au financement et aux marchés publics, le renforcement des droits du travail, ainsi qu’un effort soutenu dans la formation professionnelle et l’innovation.

Pendant que le candidat du pouvoir est connu, l’opposition, notamment le parti Les Démocrates, n’a toujours pas désigné de duo candidats à un mois du dépôt des dossiers. Comment interpréter ce retard ?

Cela traduit à la fois une stratégie et une fragilité. Stratégie, car retarder la désignation peut être un moyen de surprendre l’adversaire et d’éviter que le candidat soit trop tôt exposé. Fragilité, car cela peut aussi indiquer des divisions internes, des difficultés de consensus ou même une crainte des obstacles administratifs. Dans tous les cas, cela réduit leur visibilité face à un camp présidentiel déjà organisé.

Selon vous, les conditions sont-elles réunies pour une élection présidentielle transparente en 2026 ?

Le cadre légal existe, mais la transparence dépendra surtout de la mise en œuvre : neutralité de la commission électorale, l’équité dans l’accès aux médias et au financement, liberté d’organisation pour l’opposition, absence d’intimidation judiciaire ou administrative. Les signaux mixtes des dernières années (arrestations politiques, critiques internationales) montrent que la confiance n’est pas totale. Pour une élection crédible, il faudra des garanties concrètes et observables (audit des listes, observateurs indépendants, accès médiatiques équilibrés, etc.).

L’opposition menée par Boni Yayi peut-elle remporter l’élection présidentielle ? Quelles sont réellement ses chances ?

Théoriquement, oui, si elle parvient à se rassembler autour d’un duo consensuel et à mobiliser l’électorat populaire qui reste attaché à l’ancien président ou qui est affecté négativement par les réformes économiques de Patrice Talon. 

Mais dans la pratique, ses chances dépendent de deux facteurs : sa capacité à surmonter ses divisions internes et la garantie d’un jeu électoral équitable. Si l’opposition échoue à s’unir, la victoire de la mouvance paraît presque certaine.

En conclusion, quel appel adressez-vous aux électeurs béninois ?

Je n’ai pas de leçon à donner, mais une conviction à partager : notre avenir dépend de la qualité de nos choix. Que chaque citoyen prenne le temps de réfléchir, de comparer, de poser les bonnes questions. Choisissons un président qui nous respecte, qui nous rassemble et qui prépare un Bénin plus juste pour nos enfants.  C’est un devoir civique, mais aussi un acte d’amour pour notre pays.

Interview réalisée par Ozias Hounguè