L’enquête, pilotée depuis Nairobi, révèle que le suspect, Festus Arasa Omwamba, opérait à partir d’une agence créée en 2024, Global Face Human Resources Limited. Officiellement dédiée au placement de travailleurs à l’étranger, la structure n’était pourtant pas accréditée par l’autorité nationale de l’emploi. Cette absence de reconnaissance institutionnelle n’a pas empêché l’agence de fonctionner comme un guichet de recrutement, ciblant en priorité des jeunes en situation de précarité ou en quête d’opportunités rapides.

L’appât financier comme levier principal

La stratégie reposait d’abord sur des offres salariales hors norme dans le contexte kényan. Les candidats se voyaient promettre des rémunérations mensuelles allant jusqu’à 350 000 shillings kényans (environ 2 300 euros), soit environ 1,5 million de Francs Cfa complétées par des primes pouvant atteindre un million de shillings. À ces chiffres s'ajoutent un argument décisif. La perspective d’obtenir, à terme, la nationalité de la Russie.

Selon les enquêteurs, cette combinaison d’incitations financières et administratives a permis de lever les réticences et de convaincre de nombreux postulants, persuadés de signer pour des emplois civils de sécurité ou de gardiennage.

Des départs discrets sous couvert touristique

Une fois les accords verbaux conclus, la deuxième phase du dispositif entrait en jeu. Les recrues quittent le Kenya munies de visas touristiques, un mode opératoire qui réduisait les contrôles et diluait la responsabilité de l’agence. Les contrats de travail, souvent non signés ou volontairement flous, étaient remis tardivement, parfois après le départ, laissant les candidats sans véritable protection juridique.

Les autorités estiment que plus de 1 000 Kényans auraient quitté le pays dans ces conditions. Plusieurs d’entre eux auraient découvert, à leur arrivée, que les missions promises n’existaient pas.

De l’emploi civil au front ukrainien

C’est à cette étape que la supercherie prenait toute son ampleur. D’après les éléments recueillis par la justice, nombre de recrues ont été contraintes d’intégrer des unités engagées dans la guerre en Ukraine. Certaines ont été blessées et hospitalisées, d’autres sont portées disparues, et au moins un décès a été officiellement confirmé.

Les familles, longtemps sans nouvelles, ont fini par alerter l’opinion publique et les autorités, déclenchant une vague de plaintes et de manifestations qui a accéléré les investigations.

Des preuves matérielles et un réseau en cours de cartographie

En septembre 2025, une descente de police dans un appartement aux abords de Nairobi a permis de mettre la main sur 22 candidats au départ, ainsi que sur plusieurs passeports, des contrats non signés et des traces de versements financiers importants. Ces éléments ont confirmé l’existence d’une organisation structurée, dépassant le simple cadre d’un intermédiaire isolé.

Arrêté à Moyale, près de la frontière éthiopienne, après plusieurs semaines de fuite, le principal suspect a été inculpé pour trafic d’êtres humains. S’il a sollicité une libération anticipée, une audience est attendue le 30 mars prochain pour statuer sur cette demande.

Pour les autorités kényanes, cette affaire ne constitue qu’un premier jalon. Les enquêteurs cherchent désormais à identifier d’éventuelles complicités locales et étrangères, ainsi que les circuits financiers ayant permis d’alimenter le réseau. Objectif affiché : démanteler l’ensemble de la chaîne et prévenir toute nouvelle tentative d’exportation forcée de citoyens sous couvert de promesses illusoires.