Face aux risques croissants pour les navires marchands, le Pentagone examine actuellement plusieurs scénarios pour sécuriser la traversée des bâtiments commerciaux. Mardi, le chef d’état-major interarmées américain, Dan Caine, a indiqué que l’armée américaine étudiait différentes options visant à escorter les navires dans cette zone particulièrement sensible.
Un corridor vital pour l’énergie mondiale
Situé entre l’Iran et le Oman, le détroit d'Ormuz constitue l’unique voie maritime permettant aux producteurs d’hydrocarbures du Golfe de rejoindre les marchés internationaux. Les exportations de pays tels que le Koweït, l’Irak, le Qatar ou encore les Émirats arabes unis transitent en grande partie par ce passage stratégique. En temps normal, près d’un cinquième du pétrole mondial ainsi qu’une part importante du gaz naturel liquéfié circulent par cette route maritime. Mais depuis le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran le 28 février, la situation s’est brutalement détériorée.
Selon les données des Nations unies, le trafic maritime dans le détroit a chuté d’environ 97 %, conséquence directe de la fermeture de facto de la zone par l’Iran et de la crainte grandissante des armateurs. Cette paralysie partielle inquiète fortement les marchés énergétiques. Les prix du pétrole ont d’ailleurs brièvement atteint lundi leur niveau le plus élevé depuis 2022, alimentant les craintes d’une nouvelle crise mondiale du coût de la vie comparable à celle provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.
Des conséquences économiques potentiellement globales
Au-delà du seul marché pétrolier, les perturbations dans le détroit d'Ormuz pourraient également affecter d’autres secteurs stratégiques. Selon la société d’analyse Kpler, près de 33 % du commerce mondial d'engrais, notamment le soufre et l'ammoniac, emprunte cette voie maritime. Une interruption durable du trafic pourrait ainsi fragiliser l’approvisionnement agricole mondial et accentuer les risques d’insécurité alimentaire.
Dans un scénario de guerre prolongée, les économistes redoutent même un choc énergétique comparable à ceux qui ont marqué les années 1970, lorsque les tensions au Moyen-Orient avaient provoqué une crise économique mondiale.
Les menaces directes de l’Iran contre la navigation
Dans ce contexte explosif, les forces iraniennes multiplient les avertissements. Les Corps des gardiens de la révolution islamique ont notamment affirmé que tout navire traversant le détroit pourrait être considéré comme une cible potentielle.
Depuis le début du conflit, au moins onze navires auraient déjà été attaqués. Cette insécurité a entraîné une réaction immédiate du secteur maritime : les primes d’assurance pour les navires circulant dans la zone ont bondi jusqu’à 300 %, dissuadant de nombreux armateurs d’emprunter la route.
Les promesses de protection occidentales
Face à ces menaces, plusieurs dirigeants occidentaux ont promis des mesures pour protéger la navigation commerciale. Le président américain Donald Trump a annoncé le 3 mars que les États-Unis assureraient la protection des pétroliers circulant dans le détroit. Il a également ordonné à la United States International Development Finance Corporation de fournir des garanties financières et des assurances aux compagnies maritimes.
De son côté, le président français Emmanuel Macron a évoqué la possibilité d’une mission internationale de protection impliquant plusieurs pays européens, ainsi que l’Inde et certains États asiatiques. Toutefois, il a précisé qu’une telle opération ne pourrait voir le jour qu’après la fin du conflit. La France a déjà déployé une douzaine de bâtiments militaires dans la région, dont son groupe aéronaval, notamment en Méditerranée orientale et en mer Rouge, avec la possibilité d’une présence future dans le détroit d'Ormuz. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a également engagé des discussions avec les dirigeants allemand et italien pour envisager des mesures de soutien au transport maritime commercial.
Un espace maritime particulièrement difficile à défendre
Si les grandes puissances envisagent des escortes militaires, la géographie du détroit d'Ormuz complique considérablement toute opération de sécurisation. Dans certaines zones, les couloirs de navigation ne dépassent pas deux milles nautiques de largeur. Les navires doivent en outre effectuer des manœuvres délicates à proximité des îles iraniennes et d’une côte montagneuse qui offre des positions idéales pour des attaques.
Selon la société de courtage maritime SSY Global, cette configuration rend les bâtiments marchands particulièrement vulnérables aux attaques surprises.
Un arsenal iranien toujours redoutable
Même si la marine conventionnelle iranienne a été fortement affaiblie, les Corps des gardiens de la révolution islamique disposent encore d’une panoplie d’armes capables de perturber le trafic maritime. L’ancien commandant de la Royal Navy, Tom Sharpe, souligne que Téhéran pourrait utiliser des vedettes rapides, des navires de surface sans équipage, des mini-sous-marins, des mines marines ou encore des embarcations chargées d’explosifs pour cibler les navires.
L’Iran possède également une capacité de production de drones estimée à environ 10 000 unités par mois, selon le groupe de recherche Centre for Information Resilience. D’après Tom Sharpe, escorter quotidiennement trois ou quatre navires à travers le détroit serait envisageable à court terme avec sept ou huit destroyers assurant la couverture aérienne. Toutefois, maintenir un tel dispositif pendant plusieurs mois nécessiterait des moyens militaires bien plus importants.
Pour les spécialistes de la région, la neutralisation des principales capacités militaires iraniennes ne suffirait pas à éliminer tous les risques. Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d'études sur le Moyen‑Orient et l'Afrique du Nord, estime que les navires resteraient exposés à des attaques suicides ou asymétriques.
Les précédents dans la région
Les difficultés à sécuriser les routes maritimes ne sont pas inédites dans la région. Les rebelles houthis du Yémen ont réussi, malgré des moyens militaires plus limités, à perturber pendant plus de deux ans le trafic maritime en mer Rouge et dans le détroit de Bab el‑Mandeb menant au canal de Suez.
Malgré la présence de forces navales dirigées par les États-Unis et l’Union européenne, de nombreuses compagnies maritimes continuent d’éviter la zone et préfèrent contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.
Des alternatives encore limitées
Certains États du Golfe tentent de réduire leur dépendance au détroit d'Ormuz en développant des oléoducs permettant d’acheminer le pétrole vers d’autres ports. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont ainsi investi dans des infrastructures de contournement. Mais ces solutions restent insuffisantes pour remplacer le volume colossal qui transite habituellement par la voie maritime.
De plus, une attaque menée en 2019 par les rebelles houthis contre un oléoduc est-ouest saoudien a démontré que ces alternatives peuvent elles aussi être vulnérables.
La sécurisation du détroit d'Ormuz apparaît comme un défi militaire, économique et logistique majeur. Tant que les tensions régionales persisteront, cette artère vitale du commerce mondial restera l’un des points les plus sensibles de la géopolitique énergétique.
