L’opération est d’une ampleur exceptionnelle. À l’aéroport international de Douala, principale porte d’entrée aérienne du pays, les services des Douanes ont intercepté près de 2,5 tonnes de stupéfiants dissimulés dans six cargaisons distinctes, frauduleusement déclarées comme « fournitures médicales ».
Dans le détail, une tonne de cocaïne expédiée depuis Hambourg, en Allemagne, via Brussels Airlines, et une tonne et demie de comprimés de tramadol en provenance de New Delhi (Inde) et de Juba (Soudan du Sud), transportés par Ethiopian Airlines, ont été saisies. La valeur globale est estimée à 50 milliards de francs CFA, soit près de 76 millions d’euros. Une prise qui, pour les autorités camerounaises, constitue un « du jamais vu ».
Diversification des routes et ancrage africain
Pour François Patuel, chercheur principal sur l’Afrique de l’Ouest et du Centre à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), cette saisie s’inscrit dans une tendance lourde observée depuis plusieurs années. « On note depuis plusieurs années que face à une surproduction de la cocaïne, notamment en Amérique latine, il y a un effort de diversification des routes de la part des trafiquants », explique-t-il.
Selon lui, cette stratégie repose sur « la multiplication des points de transit, mais aussi des points de production », avec « un rôle de plus en plus proéminent de la région Afrique de l’Ouest, Afrique centrale ». Les exemples cités par le chercheur sont révélateurs : « Des laboratoires ont été démantelés au Sénégal, des lieux de conditionnement en Côte d’Ivoire. Il y a eu aussi des laboratoires de transformation de la cocaïne en crack, par exemple, qui ont été démantelés au Niger ».
Plus qu’une zone de transit
L’analyse de l’ONUDC remet en question une idée longtemps dominante. « On observe maintenant qu’il y a un travail qui est réalisé sur la cocaïne dans la région. Et ça, c’est important parce que ça montre qu’il y a maintenant une valeur ajoutée qui est faite sur la région et que ce n’est plus simplement, comme pendant longtemps et comme beaucoup le disent encore aujourd’hui, une zone de transit », souligne François Patuel.
Autrement dit, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale ne seraient plus seulement des corridors logistiques vers l’Europe ou le Moyen-Orient. « En réalité, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale n’est plus une zone de transit, c’est une zone où il y a une transformation qui peut être faite et une zone également où il y a un effort pour les trafiquants de créer un marché de consommation », insiste-t-il. La saisie de Douala, mêlant cocaïne et tramadol, illustre précisément cette double dynamique : trafic international structuré et implantation progressive d’un marché local.
Une consommation en hausse, portée par la jeunesse
L’autre signal d’alerte concerne la demande intérieure. « Oui, il y a une consommation qui est de plus en plus importante, y compris parce que c’est une consommation qui est portée par une démographie qui est de plus en plus jeune », observe le chercheur. Le cas du tramadol est emblématique. « On a énormément, par exemple, des produits pharmaceutiques, comme le tramadol, qui sont saisis très régulièrement. Les centres de traitement contre les addictions nous montrent que maintenant, une des principales causes de traitement des addictions, c’est pour l’addiction à des produits pharmaceutiques comme le tramadol », précise François Patuel.
Dans ce contexte, la cargaison interceptée à Douala ne serait pas uniquement destinée à l’exportation. Elle pourrait aussi viser à alimenter un marché régional en expansion.
Un réseau à démanteler
Les autorités camerounaises ont procédé à plusieurs interpellations de ressortissants nationaux, tandis que l’enquête se poursuit pour identifier l’ensemble des ramifications du réseau.
Pour les experts de l’ONUDC, l’enjeu dépasse le cadre national. La saisie record de Douala s’inscrit dans une recomposition globale des routes de la drogue, où l’Afrique centrale devient à la fois plateforme logistique, espace de transformation et marché de consommation. Les stupéfiants saisis doivent être placés sous scellés judiciaires avant leur destruction, conformément aux procédures en vigueur. Mais au-delà de cette opération spectaculaire, c’est bien la mutation du narcotrafic en Afrique qui se dessine en toile de fond.
