Il est midi passé, ce lundi 5 janvier 2026, lorsque l’équipe de Libre Express pénètre dans l’enceinte bouillonnante du marché Dantokpa. Le soleil est au zénith, implacable sur les toitures de fortune, mais il ne ralentit ni les pas des chalands ni les voix des marchands. Les cris, les appels à la clientèle, les discussions serrées autour des prix créent une ambiance familière.
Les couloirs étroits vibrent de cette agitation quotidienne propre au plus grand marché à ciel ouvert d’Afrique de l’Ouest. De l’esplanade de la pharmacie Dantokpa, en passant par Singboglouè, jusqu’aux abords de Gbogbanou, la foule est dense. Les ballots de marchandises, les étals débordants de pagnes, de bijoux, de condiments, de pièces détachées et d’articles divers rappellent que, malgré les annonces officielles, rien n’a encore changé dans l’organisation du marché.
L’animation est toujours aussi vive, presque insouciante. Certes, la relocalisation est dans tous les esprits. Mais ici, personne n’a encore plié bagage. Les commerçants restent à leurs postes, parfois dans l’attente, souvent dans l’expectative. Entre deux ventes, certains acceptent de parler, de confier leurs craintes, leur résilience, ou encore leur foi dans les promesses d’un avenir meilleur.
Entre incertitude et attente sur le terrain
Pour Mastoure Fassassi, commerçant de montre, chaînes et autres accessoires au secteur Singboglouè, il ne fait aucun doute que le processus de délocalisation est réel, mais il reste à moitié entamé. « Il y a eu un recensement dans le marché. Mais jusqu’à présent, aucun tirage au sort n’a été fait pour l’attribution des emplacements ».
À en croire ses propos, des noms de sites comme Akassato ou le stade de l’Amitié sont évoqués depuis des mois, mais aucun commerçant ne sait encore officiellement où il doit s’installer. « On est là, on n’a reçu aucune décision officielle qui nous demande de quitter. Donc, on attend toujours la suite » indique-t-il
Même son de cloche chez Monique Aïdji Gbaguidi, commerçante de pagnes et de bijoux à l’immeuble principal de Dantokpa. « Nous avons appris que du 5 au 15 janvier 2026, nous allons déménager. On nous avait promis de nous montrer notre nouvel emplacement, mais ce n’est pas encore une réalité ». Malgré l’attachement profond à leur cadre de travail actuel, les deux commerçants ne rejettent pas la décision gouvernementale. « Le gouvernement sait ce qu’il fait », reconnaît Fassassi, qui estime qu’il n’y a pas d’autre choix que de suivre les instructions de l’Etat.
Mais cette soumission s’accompagne d’une demande claire d’écoute et d’accompagnement, comme le rappelle Monique Aïdji Gbaguidi. « Je voudrais demander au Chef de l’État de ne pas nous pénaliser. C’est grâce à ce commerce que nous mangeons. Nous n’avons personne pour nous venir en aide. Qu’on nous montre nos places », insiste dame Monique.
Pour les commerçants rencontrés, l’inquiétude ne réside pas dans le changement physique de site, mais dans l’impact économique et psychologique que cela pourrait entraîner. « C’est une évidence, il y aura la mévente », affirme Mastoure Fassassi.
Les dettes, la difficulté à attirer une nouvelle clientèle, les risques d’essoufflement financier et de stress sont au cœur de ses préoccupations. « Notre prière, c’est que le stress ne soit pas trop fort, qu’il ne crée pas des maladies à d’autres personnes. Ce n’est pas facile » explique-t-il. Et même si, selon lui, « psychologiquement, beaucoup sont déjà préparés », il insiste sur la nécessité d’une grande campagne de communication pour faire connaître les nouveaux emplacements et y attirer la clientèle.
Des commerçants qui expriment le besoin d’« une communication claire et officielle »
La grande majorité des commerçants rencontrés n’expriment aucune hostilité envers la décision de l’État. Leur ton est respectueux, mais ferme. Ils réclament plus de clarté, de considération et de transparence. « On attend mais il faut qu’on sache où on va mettre nos marchandises », plaide Monique Gbaguidi Aïdji.
Gildas Gbénou, vendeur de boissons sous le pont, résume en une phrase le sentiment de nombreux commerçants. « Je suis très confus, je ne sais pas comment tout se prépare » explique ce quarantenaire. Il souhaite plus de communication de la part des autorités étatique. « Qu’on nous dise comment ça va se passer : on commence à telle date, on finit à telle autre. Il faut une vraie information, pas juste une date vague ». Au‑delà de la confusion, c’est un besoin d’information structurée et officielle qui ressort des propos de Gildas.
Il ne remet pas en cause l’idée de relocalisation, mais veut que tout soit expliqué clairement. « Qu’on nous informe par les voies officielles. On commence à telle date, on finit à telle autre ». Selon lui, « délocaliser un grand marché comme celui‑ci n’est pas facile et cela ne peut pas se faire sur une simple annonce de dix jours sans clarté ». Il insiste sur l’impact que cette décision pourrait avoir sur les acteurs économiques. « On paye pour la marchandise, on ne sait pas comment ça va se passer… tu ne peux pas payer la marchandise là et un jour ils vont venir délocaliser, alors que tu as ta clientèle ». Cette remarque fait écho à une inquiétude largement partagée, la peur que des pertes financières ou une rupture de relations commerciales fragilisent durablement leur activité.
Une autre revendeuse de pagnes, qui a préféré garder l’anonymat remet en question le déroulement du processus de relocalisation et s’interroge sur le silence qui entoure cette étape cruciale. « On nous avait indiqué que dès que le moment serait propice, on fera un tirage au sort. Mais, nous n’avons plus aucune nouvelle à propos de ce tirage au sort jusqu’à cette date du 5 janvier ».
Un flou qui selon cette dernière renforce la peur d’être lésée, ou pire, d’être écartée au profit de personnes extérieures au marché. « Que ceux qui n’ont pas de marchandises et ne vendent pas les tissus ou autres bijoux ici ne soient pas ceux-là qui bénéficient des places au détriment de nous qui sommes là depuis des lustres », plaide-t-elle, appelant à un tirage équitable et transparent.
À travers sa voix, c’est celle de nombreux commerçants de Dantokpa qui s’élève, pour dire que la réussite de la relocalisation ne dépendra pas seulement des infrastructures modernes, mais aussi et surtout de la gestion humaine, juste et équitable du processus.
De véritables vendeurs craignent d'être évincés
Le marchand de boissons, Gildas Gbénou évoque « l’injustice que vivent de nombreux commerçants qui ne sont que locataires de leurs espaces de vente ». Il dénonce une situation où les véritables acteurs économiques risquent d’être écartés au profit des propriétaires absents. « Il y a des héritiers de Tokpa, ils ne vendent rien, ils louent les boutiques à 35 000, 40 000 francs… Le jour du recensement, ils sont venus des maisons pour se faire enregistrer à la place de ceux qui bossent vraiment ».
Un témoignage qui rejoint celui de dame Estelle Dossou, commerçante de produits manufacturés sous le pont de Dantokpa. Partant quotidiennement de Porto-Novo pour exercer son activité à Cotonou, elle raconte avoir été tout simplement écartée du processus de recensement malgré un contrat de location en bonne et due forme. « Cette boutique, je l’ai louée à trente-cinq mille francs par mois avec un contrat d’un an. Lors du recensement, j’ai expliqué que j’étais locataire, mais ils ont refusé de prendre mon nom. Ils ont dit qu’ils voulaient seulement celui du propriétaire ». Résultat, elle n’a pas été enregistrée.
Une mise à l’écart qui, selon elle, fragilise davantage les petits acteurs du marché. « Nous n’avons aucune force. Si l’État dit que nous devons partir, nous partirons, mais où allons-nous nous installer ? ». Ces situations illustrent une faille majeure dans le processus, l’absence de reconnaissance des occupants réels des boutiques, au profit de propriétaires parfois invisibles. « Celui qui loue sera éternellement locataire dans le marché de son propre pays ? Ce n’est pas normal » souligne Gildas Gbénou qui déplore le silence des autorités depuis le recensement effectué plusieurs semaines auparavant. « Ils sont venus nous recenser, mais on n’a pas eu de suite, pas même un récépissé à présenter le jour du relogement ».
Ce flou administratif, selon lui, alimente les craintes et rend difficile toute planification, d’autant que la nature même des sites de relogement reste incertaine. Pour ces acteurs du terrain, un seul espoir. Que les autorités prennent en compte la réalité du fonctionnement du marché et adoptent une approche « plus juste, plus humaine et transparente » dans la gestion des places à venir.
Dame Estelle Dossou, propose que l’État mène un recensement complémentaire, cette fois spécifiquement pour identifier les locataires actifs, afin d’éviter que les mêmes propriétaires n’accaparent les nouveaux emplacements au détriment de ceux qui, au quotidien, animent l’économie du marché.
« Protéger nos marchandises, c’est protéger notre survie » : l’appel des vendeurs de pagnes
Au cœur de l’immeuble central de Dantokpa, les voix s’élèvent et convergent autour des mêmes préoccupations, mêlant résignation, lucidité et appels pressants à la justice. Madame Balogoun, dite Maman Lapino, commerçante de pagnes, campe bien cette posture partagée : « On ne peut que suivre les décisions de l’État. L’essentiel est que nous puissions avoir notre nouvel emplacement ». Mais au-delà de cette acceptation, transparaît une forte inquiétude. Pour elle, comme pour beaucoup, le marché Dantokpa offre plus qu’un simple espace de vente. Il assure la protection physique et symbolique de leurs marchandises.
« Dantokpa nous permet de nous cacher, c’est un lieu où nous cachons nos marchandises. Mettre toute cette marchandise à la maison ou louer encore une maison pour le faire sera vraiment compliqué », explique-t-elle soulignant l’exposition au vol et à la dégradation que cela entraînerait. Pour cette commerçante, la fragilité des marchandises est un facteur clé. « Les pagnes sont des produits délicats qui coûtent cher. Quand c’est sale, les gens n’achètent plus ça. Il y a des pagnes ici qui ont déjà fait cinq ans et plus, toujours en bon état. Certains sont destinés à l’exportation vers le Nigéria, le Gabon, le Congo, la Guinée équatoriale… ».
Autant de raisons qui exigent, selon elle, « une attention logistique rigoureuse pour garantir un transfert sans pertes ». Son appel est clair. « Que les autorités soient à l’écoute, qu’elles priorisent la protection des moyens de subsistance des commerçants, tout en assurant une communication efficace et des mesures concrètes pour une transition juste ». Pour elle, comme pour d’autres, « la sécurité des marchandises est une priorité, et quitter Dantokpa sans solution claire soulève de nombreux risques ».
Maman Lapino insiste d’ailleurs sur un point fondamental. « Quand on veut améliorer les conditions de travail des gens, on les recense au moment où le nouveau marché est en construction, et une fois terminé, on leur montre leur emplacement ». Pour maman Lapino, l’improvisation ou la précipitation dans la relocalisation pourrait engendrer des pertes économiques considérables ». L’ensemble de ces témoignages appelle à une même exigence, « de la clarté, de la justice et un accompagnement rigoureux pour que cette transition ne sacrifie pas ceux qui, depuis des décennies, font vivre le marché Dantokpa ».
Ce que dit l’ANaGeM sur le processus en cours
Nos tentatives pour joindre la Directrice de l’Agence nationale de gestion des marchés modernes (ANaGeM) sont pour l’heure restées infructueuses. Toutefois, il convient de rappeler qu’à l’occasion d’une conférence de presse tenue septembre 2025, l’ANaGeM a présenté les grandes lignes du processus de relocalisation des commerçants du marché Dantokpa vers de nouveaux sites modernes à Cotonou et ses environs.
« Nous sommes dans une dynamique de relocalisation des commerçants du marché de Dantokpa. Pour cela, le gouvernement a décidé de construire plusieurs sites destinés à accueillir les différents secteurs d’activité », avait déclaré Eunice Loisel Kiniffo, Directrice générale de l’ANaGeM.
Parmi les pôles d’accueil prévus, figure notamment le Pôle commercial Général Mathieu Kérékou (GMK), situé à proximité du stade de l’Amitié. Ce site regroupera quatre grandes filières : le textile, la maroquinerie, la cosmétique et la bijouterie. Depuis le 8 septembre 2025, des séances d’information ont permis aux commerçants de découvrir les installations prévues et les modalités d’occupation.
« Nous travaillons avec les acteurs, nous ne décidons pas seuls depuis nos bureaux. C’est ensemble que nous construisons ce processus », a insisté Kiniffo, précisant que le calendrier du transfert était désormais acté. Selon elle, les commerçants resteront à Dantokpa jusqu’aux fêtes de fin d’année. Le déménagement débutera le 5 janvier 2026 et s’achèvera le 15 janvier, englobant l’ensemble des secteurs, alimentaires comme non alimentaires.
S’agissant du volet agroalimentaire, la Directrice avait précisé que le Pôle agroalimentaire du Grand Nokoué, encore appelé Marché de gros d’Akassato, accueillera les grossistes en produits vivriers (céréales, tubercules, oignons, maïs, haricots, etc.). Établi sur 168 hectares, ce site comprend six entrepôts secs et deux frigorifiques. « L’organisation des espaces, les horaires d’ouverture et les conditions d’accès sont définis en concertation directe avec les opérateurs du secteur », avait-elle expliqué.
Ce vaste projet s’inscrit dans le cadre d’une stratégie nationale de modernisation des infrastructures commerciales. Quinze marchés modernes ont déjà été inaugurés à Cotonou et dans plusieurs localités de l’intérieur du pays (Glazoué, Pahou, Azovè, Houègbo, Natitingou, etc.). D’autres sont en cours de réalisation à Parakou (marché de Guèma), Cococodji, Abomey (Houndjro) et Porto-Novo (Ouando).
« Le 15 janvier 2026, nous pourrons officiellement ouvrir les portes du Pôle agroalimentaire du Grand Nokoué et du Pôle commercial GMK. Ce sera une étape historique pour le commerce béninois », a conclu Loisel Kiniffo.
Après l'ère Dantokpa, un pôle urbain moderne et attractif au cœur de Cotonou
Alors que le marché de Dantokpa, l’un des plus grands marchés à ciel ouvert d’Afrique de l’Ouest, s’apprête à fermer ses portes avec le déménagement progressif des commerçants, les autorités béninoises annoncent une transformation profonde de ce site emblématique, situé en plein centre de Cotonou.
Le périmètre actuel du marché, qui s’étend sur environ 18 à 19 hectares le long de la lagune de Nokoué, sera entièrement démoli après la relocalisation. Ce vaste espace, longtemps marqué par l’insalubrité, l’encombrement, la saturation et des incendies fréquents, a souvent été pointé du doigt pour ses déficiences en matière d’hygiène, de sécurité et d’urbanisme.
La modernisation du site de Dantokpa représente plus qu’un simple projet d’infrastructure. C’est un véritable tournant dans l’urbanisme et le développement de Cotonou, avec des retombées potentielles sur l’économie nationale et la vie des populations locales. Si certains habitants et commerçants ont exprimé des inquiétudes quant à la perte d’un espace historique de commerce traditionnel et de liens sociaux, d’autres voient dans cette transformation l’opportunité d’ouvrir une nouvelle page pour la capitale économique béninoise.
Ce projet s’inscrit dans une dynamique plus large de modernisation des villes béninoises. En misant sur une requalification ambitieuse de ce site stratégique, le gouvernement entend non seulement assainir et désengorger le cœur de la capitale économique, mais aussi créer un espace économique attractif, capable de générer des investissements, de stimuler l’emploi dans les secteurs hôtelier, touristique et tertiaire, et de redessiner durablement le paysage urbain de Cotonou.
La stratégie retenue par le gouvernement vise à transformer ce terrain stratégique en un pôle urbain moderne, sécurisé et attractif, mieux intégré à l’organisation spatiale de Cotonou. Le site accueillera des zones hôtelières, des espaces de loisirs, des commerces modernes, des bureaux, ainsi que des aires publiques récréatives. L’objectif est de faire de cet espace un nouveau cœur battant de la ville, alliant fonctionnalité, esthétisme et dynamisme économique.
La berge attenante au site de Dantokpa, jusqu’ici sous-exploitée, sera totalement réaménagée. Elle deviendra un espace de promenade, de détente et d’activités économiques diversifiées, avec une vocation touristique affirmée. Ce réaménagement vise à reconnecter la ville à son front lagunaire et à offrir un cadre de vie plus sain et convivial aux riverains.
En gros, la modernisation du site de Dantokpa représente plus qu’un simple projet d’infrastructure, c’est un véritable tournant dans l’urbanisme et le développement de Cotonou, avec des retombées potentielles sur l’économie nationale et la vie des populations locales. Si certains habitants et commerçants ont exprimé des inquiétudes quant à la perte d’un espace historique de commerce traditionnel et de liens sociaux, d’autres voient dans cette transformation l’opportunité d’ouvrir une nouvelle page pour la capitale économique béninoise.
