C’est une déclaration qui rompt avec plusieurs siècles de silence institutionnel sur certains aspects de son passé. À travers ce texte doctrinal de grande ampleur, le pape Léon XIV reconnaît explicitement la responsabilité morale de l’Église dans la lente condamnation de l’esclavage et dans les cadres religieux ayant, à certaines périodes, contribué à sa justification.

Dans cette encyclique, Léon XIV revient sur plusieurs siècles d’histoire ecclésiale et sur les positions successives du Saint-Siège face à l’esclavage. Il admet que l’institution n’a pas toujours su condamner ce système avec la clarté morale attendue.

Au paragraphe 176, le pape écrit que l’Église ne peut “ni nier ni minimiser le retard avec lequel elle et la société ont condamné le fléau de l’esclavage”, avant de formuler une demande de pardon sans équivoque : “pour cela, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon.”

Une réflexion qui relie passé et nouvelles formes d’exploitation

Au-delà du seul regard historique, le texte pontifical établit un parallèle entre les logiques anciennes de domination et certaines réalités contemporaines. Le pape évoque notamment les risques liés à la révolution numérique, qu’il décrit comme pouvant générer de nouvelles formes d’exploitation humaine.

Il mentionne en particulier les conditions de travail dans certaines chaînes d’approvisionnement liées aux minerais rares utilisés dans les technologies de l’intelligence artificielle, qu’il qualifie de possibles expressions modernes de “formes d’esclavage et de colonialisme”.

Une douleur assumée face à l’histoire

Léon XIV insiste également sur la dimension morale et spirituelle de cette reconnaissance. Il évoque la souffrance des victimes de l’esclavage et la contradiction profonde entre cette réalité historique et la dignité humaine proclamée par la doctrine chrétienne.

“Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes”, écrit-il dans son encyclique.

Le pape parle également d’une “blessure dans la mémoire chrétienne”, soulignant que l’Église a longtemps toléré l’esclavage avant d’en venir à une condamnation explicite et universelle.

Un passé ecclésial marqué par des positions controversées

Lors d’une récente visite en Angola, Léon XIV s’était recueilli au sanctuaire de Mama Muxima, situé sur un ancien site lié à la traite négrière durant la colonisation portugaise. Il y avait évoqué les souffrances historiques du peuple angolais, sans mention explicite de l’esclavage.

La démarche du pape s’inscrit dans une histoire déjà jalonnée de prises de position de repentir. Jean-Paul II avait exprimé des regrets liés à la traite négrière, notamment lors de visites en Afrique dans les années 1980 et 1990. Toutefois, ces déclarations étaient souvent perçues comme ciblant davantage les acteurs historiques que l’institution elle-même.

Avec Léon XIV, la lecture évolue vers une reconnaissance plus directe de la responsabilité du Saint-Siège dans certains cadres juridiques et théologiques ayant accompagné l’expansion de l’esclavage.

Les bulles pontificales au cœur du débat historique

L’encyclique revient en détail sur des décisions prises au XVe siècle par plusieurs papes, qui ont encadré juridiquement la conquête coloniale.

En 1452, la bulle Dum Diversas, promulguée par Nicolas V, autorisait le roi du Portugal à “envahir, conquérir, combattre et subjuguer” des peuples considérés comme non chrétiens, ainsi qu’à réduire certaines populations en esclavage. Trois ans plus tard, la bulle Romanus Pontifex a renforcé ces dispositions.

Ces textes ont contribué à fonder ce que les historiens appellent la Doctrine de la Découverte, utilisée pour justifier la colonisation de vastes territoires en Afrique et dans les Amériques.

Ces décisions ont ensuite été confirmées ou réitérées par plusieurs pontifes, dont Callixte III, Sixte IV et Léon X, selon les travaux du père jésuite Christopher J. Kellerman.

Le Vatican a officiellement répudié la Doctrine de la Découverte en 2023, tout en précisant ne pas avoir formellement annulé les bulles historiques elles-mêmes. Il rappelle également l’existence de la bulle Sublimis Deus (1537), qui affirmait que les peuples autochtones ne devaient pas être privés de leur liberté.

Une condamnation tardive de l’esclavage

Dans son texte, Léon XIV rappelle que la condamnation universelle et explicite de l’esclavage n’a véritablement émergé qu’au XIXe siècle, notamment sous le pontificat de Léon XIII, bien après les premières abolitions dans certains pays.

Il souligne également que, dans les périodes anciennes, des formes de servitude existaient dans les structures sociales, y compris au sein de certaines institutions ecclésiales.

Le pape écrit que le Saint-Siège est intervenu à plusieurs reprises “pour réglementer et légitimer des formes d’asservissement”, en particulier dans le contexte des demandes des souverains européens au début de l’époque moderne.

Une lecture entre relativisation historique et responsabilité morale

Léon XIV précise qu’il est difficile de juger les décisions du passé à l’aune des normes contemporaines. Toutefois, il insiste sur le fait que cette contextualisation ne doit pas conduire à minimiser la lenteur avec laquelle l’Église a reconnu la gravité de l’esclavage.

Pour lui, cette reconnaissance tardive constitue une réalité historique que l’institution doit assumer pleinement.