Figure majeure de la littérature béninoise contemporaine, Florent Couao-Zotti situe l'un des premiers déclics de son existence dans son enfance à Pobè, sa ville natale dans le département du plateau au sud Bénin. Il raconte un épisode remontant à l'âge de cinq ou six ans, alors qu'il jouait sous une pluie battante malgré les appels répétés de son père.
L'enfant refuse d'abord de rentrer. Mais une puissante déflagration de tonnerre le saisit soudainement. Terrifié, il rejoint précipitamment la maison familiale. Son père l'interroge alors sur la peur qui vient de le submerger. « J'avais l'impression de mourir », lui répond le jeune garçon.
La conversation prend alors une tournure inattendue. Son père lui demande s'il pense ne jamais mourir. La réponse de l'enfant révèle toute l'innocence de son âge : « Non ! Ah non, je ne peux pas mourir ! » Dans son esprit, explique-t-il aujourd'hui, la mort relevait d'un choix personnel. « Pour moi, si on meurt, c'est qu'on décide de mourir. Et que moi, je ne vais jamais mourir ».
Avec le recul, Florent Couao-Zotti voit dans cet échange l'une de ses premières confrontations à la conscience de la condition humaine. Derrière l'anecdote se dessine déjà l'émerveillement d'un enfant face aux grands mystères de l'existence et à la perspective de sa propre finitude. Une interrogation fondamentale qui traverse souvent les œuvres littéraires et qui semble avoir nourri très tôt son imaginaire.
La découverte du pouvoir de raconter
C'est cependant plusieurs années plus tard, alors qu'il est élève en classe de seconde, qu'il découvre véritablement son aptitude à raconter des histoires. Pendant les récréations, il préfère noircir des pages plutôt que de participer aux jeux avec ses camarades. Cette attitude finit par susciter leur curiosité.
Un jour, l'un d'eux lui arrache son manuscrit avant de commencer à le lire devant les autres élèves. À sa grande surprise, le texte captive son auditoire. Encouragé par cet intérêt inattendu, le jeune Florent poursuit son récit jour après jour, en prenant soin de ménager le suspense.
Pendant près d'une semaine, ses camarades attendent avec impatience chaque nouvel épisode. Cette expérience lui révèle alors quelque chose d'essentiel : sa capacité à captiver un public. « C'est là que j'ai découvert que je pouvais tenir des gens en haleine », confie-t-il. Il prend conscience qu'il est capable de créer des personnages, de construire une intrigue et de susciter l'attente chez ses lecteurs.
Une passion dévorante pour les livres
Parallèlement à cette découverte, une autre passion s'impose dans sa vie : la lecture. L'écrivain reconnaît avoir été animé d'une véritable obsession pour les livres. Les ouvrages qu'il pouvait emprunter ne suffisaient jamais à satisfaire son appétit.
Avec une franchise désarmante, il admet avoir parfois dérobé des livres dans des librairies ou à la bibliothèque du Centre culturel français afin de pouvoir continuer à lire. « Je volais les livres. Je les dévorais tous », raconte-t-il. À l'époque, les règles d'emprunt limitent les lecteurs à deux ouvrages toutes les deux semaines, un rythme bien trop lent pour celui qui passait ses journées plongé dans la lecture.
« Il fallait qu'à la maison, par jour, que je lise, que je ne m'arrête pas de lire », se souvient-il. Une pratique qu'il ne cherche pas à justifier aujourd'hui, mais qui témoigne de l'intensité de sa passion pour la littérature et de son besoin presque irrépressible de découvrir de nouveaux textes.
Le pari de vivre de sa plume
Des décennies plus tard, Florent Couao-Zotti mesure le chemin parcouru. Il confie être régulièrement reconnu dans les rues, dans les établissements scolaires ou même lors de contrôles de police par des lecteurs qui connaissent ses œuvres.
« C'est vous qui avez écrit ceci ? C'est vous qui avez écrit cela ? », lui demandent parfois ses interlocuteurs. Une reconnaissance qui lui procure une satisfaction particulière et lui donne le sentiment de ne pas avoir écrit en vain.
L'auteur revient également sur une décision déterminante prise en 2002 : quitter son métier d'enseignant pour se consacrer entièrement à l'écriture. Conscient des difficultés qu'un tel choix représentait dans le contexte béninois, il décide alors de publier ses ouvrages en France afin d'intégrer un marché éditorial plus structuré.
« J'ai décidé de vivre pleinement de mon écriture », explique-t-il. Un pari audacieux qu'il dit avoir réussi à tenir pendant près de dix-sept ans, jusqu'à son entrée au ministère de la culture béninois en 2019.
Aujourd'hui fort de 23 ouvrages publiés, l'écrivain affirme que la littérature lui a permis de voyager à travers le monde et de vivre d'innombrables expériences humaines. Pourtant, malgré ce parcours riche et reconnu, il estime que son œuvre demeure inachevée.
« Je n'ai pas encore écrit le livre qui va me permettre d'oublier tous les autres livres », confie-t-il. Celui qu'il considère comme son ouvrage de référence n'existe pas encore. Une quête qui continue d'alimenter son désir d'écrire et qui le pousse à poursuivre son aventure littéraire.
