Au Bénin, des chercheurs commencent à lever le voile sur une ressource halieutique dont la diversité demeure encore largement méconnue. Pendant longtemps, l’identification des crevettes s’est essentiellement appuyée sur leur apparence physique. Mais cette méthode ne permet pas toujours de distinguer avec certitude des espèces présentant des caractéristiques similaires.

Le travail présenté lundi à l’IRHOB marque ainsi une nouvelle étape. Il repose notamment sur l’utilisation de techniques moléculaires destinées à déterminer avec davantage de précision l’identité des différentes espèces présentes dans les milieux aquatiques béninois.

Le Professeur Zacharie Sohou, directeur honoraire de l’IRHOB, explique que les recherches sur cette problématique remontent à 2011 et qu’une nouvelle phase a été engagée depuis 2024. L’objectif porte notamment sur les petites crevettes capturées dans les chenaux et souvent désignées localement sous le nom de « crevettes roses ».

« Parmi les crevettes roses, plusieurs espèces n’avaient pas pu être identifiées à l’époque  », souligne le scientifique. Pour lever ces incertitudes, les chercheurs ont entrepris d’aller au-delà de l’identification morphologique en recourant au séquençage de l’ADN.

L’ADN remet en question certaines identifications

Des échantillons ont été collectés pendant une année dans différents milieux, notamment en eaux douces, saumâtres et salées. Le travail a bénéficié de l’appui de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, à travers son programme CEBioS.

Le Dr Sèlomè Wilfried Sintondji, hydrobiologiste à la Faculté des Sciences et Techniques de l’Université d’Abomey-Calavi, chercheur à l’IRHOB et au Laboratoire d’Hydrobiologie et de Recherche sur les Zones Humides (LHyReZ/UAC), a notamment participé au séquençage des échantillons en Belgique.

Pour lui, les premiers enseignements sont sans équivoque : la connaissance des crevettes béninoises reste encore embryonnaire. « Les crevettes sont encore mal connues au Bénin », affirme-t-il. Selon le chercheur, les travaux d’échantillonnage réalisés constituent « la première collection des échantillons de crevettes ».

Les analyses moléculaires ont par ailleurs conduit les scientifiques à remettre en question certaines identifications établies sur la seule base de l’apparence des crustacés. « Il y a des espèces qui ont des noms. Mais en réalité, lorsque nous avons poussé les analyses, ces noms ne sont pas en réalité ce qu’ils devraient être », révèle le Dr Sintondji.

Cette découverte justifie, selon lui, le recours systématique aux nouvelles méthodes d’identification. « Avec les nouvelles technologies basées sur la délimitation des espèces sur la base moléculaire, nous devons vraiment réfléchir trois fois avant d’appeler les noms des espèces », insiste-t-il.

Le Pr Sohou souligne lui aussi que l’objectif est de confirmer scientifiquement les espèces déjà identifiées et de mettre un terme aux incertitudes. « On a déjà eu des noms pour l’identification, mais on voudrait aller au séquençage », explique-t-il.

Plus d’une dizaine d’espèces recensées

L’étude révèle également une diversité plus importante que celle traditionnellement documentée. Alors que les connaissances antérieures faisaient état d’environ trois ou quatre espèces, les travaux en cours ont permis d’identifier plus d’une dizaine d’espèces de crevettes.

Le Dr Sintondji cite notamment les espèces autrefois couramment retenues dans les inventaires et estime que les nouvelles données changent progressivement la compréhension de la ressource.

Les résultats définitifs doivent toutefois encore être consolidés avant leur publication scientifique. Les chercheurs souhaitent notamment établir de manière rigoureuse le statut taxonomique des différentes espèces identifiées.

Le Pr Sohou précise que cette publication permettra de disposer d’une base scientifique plus solide sur les crevettes présentes au Bénin. « Dès que ce sera fait, on pourra publier de façon scientifique ces résultats », indique-t-il.

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Photo de famille à l'issue de la séance de restitution

Mieux connaître les espèces pour mieux gérer les stocks

Pour les chercheurs, l’intérêt de l’étude dépasse largement la question de la nomenclature. Une identification précise constitue un préalable à une véritable politique de gestion des stocks. « Sans connaître l’espèce, il est quasi impossible de la gérer », explique le Dr Sintondji. Il poursuit : « Vous ne la connaissez pas, vous ne connaissez pas son degré de tolérance. Vous ne connaissez pas ses habitudes. Vous ne pouvez pas mieux la gérer ».

La connaissance des espèces doit donc permettre de mieux déterminer leurs caractéristiques biologiques, leur taille, leur abondance et leurs capacités de renouvellement. Le Pr Sohou insiste sur cet aspect. « Si nous avons tout ça, nous aurons la densité, on connaît les espèces », souligne-t-il. Ces informations pourront ensuite servir à orienter plus précisément les pratiques des pêcheurs et des mareyeuses. « On pourra dire de façon vraiment pointue aux pêcheurs, aux mareyeuses, comment est-ce qu’ils peuvent exploiter », ajoute-t-il.

Les nouvelles données devraient également contribuer au calibrage du modèle hydrodynamique COHERENS, en cours d’implémentation pour améliorer la gestion des ressources dans le complexe lac Nokoué-Océan. Pour le Dr Sintondji, le Bénin est ainsi en train de franchir une première étape dans la gestion scientifique de cette ressource. « Je considère que nous sommes encore au début. Nous sommes au départ de la gestion des crevettes au Bénin », affirme-t-il.

Une filière autrefois stratégique

Derrière cette recherche scientifique se trouve également un enjeu économique majeur. La crevette a longtemps occupé une place importante dans les exportations du Bénin. « La crevette était le deuxième produit d’exportation, par ordre d’importance, après le coton », rappelle le Dr Sintondji.

La situation s’est toutefois dégradée à partir de 2002 après la détection, en Espagne, de micro-organismes indésirables. Le Bénin avait alors cessé d’exporter ses crevettes afin d’éviter de nouvelles mesures de restriction. Depuis, la filière peine à retrouver son niveau d’activité d’autrefois.

Pour le Pr Sohou, les problèmes liés à la qualité des eaux ont également contribué au recul du secteur. Mais il estime que les nouvelles recherches pourraient contribuer à sa relance.

« Le Bénin était un grand exportateur de crevettes », rappelle-t-il. Avant de se montrer optimiste : « Avec ce travail, on pourra vraiment relancer l’exportation de crevettes au Bénin. » Le Dr Sintondji partage cette confiance. « L’espoir est vraiment permis. Nous sommes en plein pied dedans », assure-t-il.

Les chercheurs interpellent les pouvoirs publics

Le Dr Sintondji appelle désormais les autorités à accompagner davantage le secteur. « C’est le lieu de lancer un appel au gouvernement s’il peut accorder un regard, même si c’est minime, sur le secteur de la crevette », plaide-t-il. Il prévient toutefois que la restauration de la filière impliquera des efforts et pourrait contrarier certains intérêts. « Un résultat a un coût. Je ne parle pas forcément du coût financier. Mais d’autres vont se plaindre, ceux qui profitent du secteur », souligne-t-il.

Pour le Pr Sohou, la priorité consiste désormais à transformer les données scientifiques en mesures concrètes permettant d’encadrer l’exploitation. « Nous voulons vraiment voir cette réalité-là. Et avec ça, on pourra gérer au mieux les espèces de crevettes », résume-t-il.