La loi est adoptée, mais son contenu n’est pas encore suffisamment connu. À trois mois de son cinquième anniversaire, l’Association des Journalistes en Santé Sexuelle et Reproductive du Bénin (AJ-SSR Bénin) a voulu remettre les médias au cœur du débat sur la santé sexuelle et reproductive. Le Café Presse organisé à Cotonou s’inscrit dans le cadre de la campagne DOXAMI, consacrée à l’éducation, à la sensibilisation et à la vulgarisation de la loi n°2021-12.
Après des étapes à Parakou et Bohicon, l’association a choisi de réunir à Cotonou des responsables éditoriaux, rédacteurs en chef et directeur de publication afin d’échanger sur les pratiques professionnelles et les difficultés liées au traitement des sujets relatifs aux droits et à la santé sexuelle et reproductive.
Les médias encore insuffisamment informés
Pour Fulbert Adjimehossou, journaliste scientifique, formateur et membre de l’AJ-SSR, l’initiative répond à plusieurs constats effectués au cours des activités de la campagne DOXAMI. « On s'est rendu compte que la plupart des confrères n'ont pas accès à beaucoup d'informations, ne sont pas suffisamment informés sur les contenus de la loi », explique-t-il.
Selon lui, cette situation a des conséquences directes sur l’information du public. « Si la population n'a pas d'informations, c'est parce que les médias ne sont pas suffisamment impliqués dans la vulgarisation de la loi », poursuit le journaliste.
L’objectif du Café Presse était donc de permettre aux professionnels des médias de mieux comprendre les dispositions du texte, mais également d’identifier les obstacles qui limitent leur capacité à produire des contenus fiables et pédagogiques.

Vue partielle des participants
« Le plus gros défi, c'est toujours l'accès aux sources »
Les échanges avec la vingtaine de journalistes ont notamment fait ressortir deux difficultés : l’accès aux sources spécialisées et le manque de ressources suffisamment informées sur les questions de santé sexuelle et reproductive. Pour Fulbert Adjimehossou, la question des sources est déterminante. « Le plus gros défi, c'est toujours l'accès aux sources », affirme-t-il.
Le journaliste scientifique et formateur explique qu’un professionnel des médias qui souhaite traiter sérieusement une question liée à l’IVG doit pouvoir identifier la personne compétente, obtenir sa disponibilité et surtout être suffisamment préparé pour comprendre et questionner ses explications. D’où son appel à un travail préalable de documentation. « Il y a l'effort à faire pour lire, relire la loi et son décret d'application », recommande-t-il.
Il invite également les journalistes à diversifier leurs interlocuteurs en se tournant vers les chercheurs, les médecins, le ministère de la Santé, l’Agence nationale des soins de santé primaire ou encore les directions départementales de la santé. « Il faut trouver les bonnes sources qui vont aider les populations à comprendre la loi », insiste-t-il.
Ce que la loi de 2021 a changé
La rencontre a également permis de revenir sur les principales dispositions de la loi n°2021-12. Celle-ci a modifié la législation béninoise relative à la santé sexuelle et à la reproduction et a élargi les situations dans lesquelles une IVG peut être autorisée. Au cours de sa communication, Elvis Sereki, spécialiste des questions de santé et de reproduction au Bénin, a notamment expliqué que la réforme vise à répondre à des enjeux de santé publique. « Cette loi d'abord a été instituée pour pouvoir réduire les décès maternels et rompre avec ce cycle-là », soutient-il.
Le spécialiste rappelle que l’IVG peut notamment être autorisée lorsque la poursuite de la grossesse met en danger la vie ou la santé de la femme enceinte, lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’une relation incestueuse, ou encore lorsque l’enfant à naître est atteint d’une affection d’une particulière gravité au moment du diagnostic.
La loi prévoit également l’IVG à la demande de la femme enceinte lorsque la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale incompatible avec l’intérêt de la femme et/ou de l’enfant à naître. Cette possibilité est encadrée par une limite de douze semaines d’aménorrhée.

Les formateurs Elvis Sereki à gauche et Fulbert Adjimehossou à droite
Une loi qui reste mal comprise
Pour Elvis Sereki, l’existence du cadre légal ne suffit toutefois pas à garantir sa bonne compréhension par la population. Il déplore notamment le fait que certaines filles et femmes, mais aussi certains professionnels de santé, ne maîtrisent pas encore les dispositions du texte. « Il y a des filles et des femmes, même des professionnels de santé, qui ne connaissent même pas le contenu de la loi », affirme-t-il.
Cette méconnaissance concernerait également, selon son témoignage, certains professionnels du droit. Il estime que cette situation peut contribuer à entretenir des incompréhensions autour de la légalité des interventions réalisées dans le respect du cadre prévu par la loi. Pour le spécialiste, le travail d’information doit donc concerner l’ensemble des acteurs : population, professionnels de santé, acteurs judiciaires, organisations communautaires, mais aussi médias.
Objection de conscience et coût des prestations
Cinq ans après l’adoption de la loi, plusieurs difficultés persistent également dans la mise en œuvre du dispositif. Elvis Sereki évoque notamment le recours à l’objection de conscience par certains professionnels de santé. La réglementation prévoit effectivement une clause de conscience pour les professionnels dont les convictions religieuses ou philosophiques les empêchent de participer à une IVG. Le décret d’application prévoit également des conditions d’exercice précises pour les prestations d’IVG.
Pour le spécialiste, cette disposition ne devrait cependant pas empêcher l’orientation des personnes qui sollicitent le service. Il pointe également la question du coût des prestations, qu’il présente comme un autre facteur susceptible de limiter l’accès aux services pour certaines femmes disposant de ressources limitées.
À ces difficultés s’ajoute, selon lui, le manque de moyens dont disposent les organisations communautaires et les médias pour assurer durablement le travail de sensibilisation.
Les médias invités à renforcer leur rôle
Au terme des échanges, l’enjeu apparaît double : permettre aux journalistes de mieux maîtriser le cadre légal et leur donner les moyens d’accéder à des sources compétentes pour produire une information accessible au public. Pour Fulbert Adjimehossou, le journaliste doit notamment exploiter davantage les sources ouvertes et les documents disponibles avant de solliciter les spécialistes.
Cette démarche est d’autant plus importante que le sujet demeure sensible et que certaines dispositions de la loi peuvent être mal comprises lorsqu’elles sont sorties de leur contexte. « Il faut trouver les bonnes sources qui vont aider les populations à comprendre la loi, qui vont aider les populations à comprendre dans quelles conditions l'État a décidé de mettre en œuvre cette loi-là et que ça va changer en matière de santé publique », souligne-t-il.
