Quelques jours auront suffi pour faire basculer l’un des phénomènes de la rentrée littéraire française. Après avoir remporté le prix du roman Fnac et suscité de nombreux commentaires élogieux, Thélyson Orélien voit désormais son roman sortir de la course au Goncourt. L’Académie Goncourt a décidé d’écarter ''C’était ça ou mourir'' de sa première sélection. Dans un communiqué transmis à l’AFP, l’institution explique vouloir « préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’Académie », dont la vocation est notamment de promouvoir et de récompenser la littérature.

Elle justifie sa décision par les « plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d’être révélés », mais aussi par « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi ». L’Académie ajoute vouloir envoyer « un message clair » et affirme qu’elle ne souhaite « cautionner ni adouber d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA ».

Un roman qui avait pourtant connu un succès fulgurant

La chute intervient alors que C’était ça ou mourir était devenu l’une des révélations de la rentrée littéraire. Publié en France chez Grasset le 19 août 2026, le roman avait déjà dépassé les 35 000 exemplaires vendus en cinq semaines et figurait dans les premières sélections de plusieurs prix littéraires. Le livre avait surtout reçu une première récompense importante en France avec le prix du roman Fnac 2026. Il était également en lice pour les prix Renaudot, Femina et Médicis, en plus du Goncourt.

Dans ce premier roman, Thélyson Orélien raconte le parcours de Jonas, un jeune professeur haïtien d’histoire-géographie contraint de quitter son pays en raison de la violence et de l’insécurité. Son périple le conduit à travers les Amériques, dans l’espoir de rejoindre le Canada. Âgé de 38 ans et établi au Québec, l’auteur avait auparavant principalement publié de la poésie. Le roman avait d’abord été publié au Canada avant que ses droits pour la France et les autres pays francophones européens ne soient acquis par Grasset. L’ouvrage devait également être traduit dans plus d’une vingtaine de langues.

Tout part d’un compte anonyme sur X

La controverse éclate le lundi 21 septembre 2026, quelques heures après l’attribution du prix Fnac à l’écrivain. Un compte X baptisé « Balance ton Claude » affirme alors que le roman aurait été « presque intégralement » rédigé avec l’aide d’une intelligence artificielle. Pour appuyer ses accusations, ses auteurs disent avoir soumis plusieurs passages du livre à Pangram, un outil présenté comme un détecteur de textes générés par IA. Selon ce compte, les passages analysés auraient donné, à plusieurs reprises, un résultat présenté comme correspondant à « 100 % IA ». La publication devient rapidement virale et le nombre d’abonnés du compte explose en quelques heures.

Mais les résultats de ces outils ne permettent pas, à eux seuls, d'établir de manière définitive qu’un auteur a utilisé une intelligence artificielle. Le Monde, qui a lui-même soumis plus de la moitié du roman à Pangram, rapporte que l’outil a estimé que plus de 95 % du texte avait été rédigé par une IA, tout en soulignant les limites et le caractère opaque de ce type de détection. La chercheuse Ophélie Fraisier-Vannier, citée par le quotidien, évoque notamment la possibilité de biais liés au style d’écriture et aux langues utilisées. La précision des détecteurs peut également varier selon la langue, alors que le roman de Thélyson Orélien mêle français, créole haïtien et d’autres formes d’oralité.

Thélyson Orélien rejette les accusations

Face à la polémique, l’écrivain conteste fermement avoir utilisé l’IA pour rédiger son roman. Son éditeur français, Grasset, a également rejeté les accusations. La maison d’édition a déclaré s’opposer « fermement à tout propos malveillant affirmant que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA ». De son côté, la maison d’édition québécoise Boréal, qui avait publié le roman au Canada, a indiqué avoir pris connaissance des allégations tout en affirmant sa confiance envers le travail de l’auteur.

Thélyson Orélien a par ailleurs déclaré avoir subi des attaques racistes depuis son arrivée en France. Il affirme préparer, avec ses éditeurs québécois et français, les éléments nécessaires pour répondre aux accusations.

Des accusations de plagiat viennent compliquer l’affaire

La controverse ne s’est toutefois pas limitée à la question de l’intelligence artificielle. Des recherches menées autour de précédents écrits de Thélyson Orélien ont fait apparaître des similitudes avec des textes publiés antérieurement par d’autres auteurs. La presse canadienne a notamment rapporté le cas d’une chronique publiée en 2013, présentée comme une traduction légèrement remaniée d’un article paru auparavant dans The Philippine Star.

Ces éléments concernant des textes anciens sont distincts des accusations relatives à C’était ça ou mourir. C’est néanmoins leur révélation concomitante avec la polémique sur l’IA qui a considérablement aggravé la situation de l’écrivain. L’Académie Goncourt s’est d’ailleurs appuyée sur ces éléments lorsqu’elle a annoncé le retrait du roman de sa sélection.

Samuel Fitoussi reconnaît son implication dans « Balance ton Claude »

Un nouveau rebondissement est intervenu vendredi 25 septembre. L’essayiste et chroniqueur Samuel Fitoussi a affirmé être derrière le compte « Balance ton Claude », à l’origine de la polémique. Il précise toutefois qu’il s’agit d’un « projet collectif » et indique que d’autres participants pourraient révéler leur identité s’ils le souhaitent.

Le compte, créé en juin 2026, avait pour objectif affiché de repérer et de dénoncer les productions soupçonnées d’avoir été générées par intelligence artificielle, notamment dans les publications en ligne et les textes littéraires. Samuel Fitoussi affirme n’avoir eu « aucune volonté de nuire à l’auteur » et assure que ni les opinions politiques de Thélyson Orélien ni le thème de son roman n’étaient au cœur de sa démarche. Son implication a toutefois apporté une nouvelle dimension à une affaire déjà très commentée sur les réseaux sociaux.

Le Goncourt doit désormais poursuivre sa sélection

Avec le retrait de C’était ça ou mourir, l’Académie Goncourt doit poursuivre son processus de sélection sans le roman qui figurait parmi les ouvrages remarqués de la rentrée. La deuxième sélection du prix est annoncée pour le 6 octobre 2026. Le retrait de Thélyson Orélien intervient ainsi à un moment décisif de la saison des prix littéraires.

L’affaire laisse surtout ouverte une question qui dépasse le seul cas de l’écrivain canado-haïtien : comment déterminer de manière fiable l’intervention éventuelle d’une intelligence artificielle dans la création littéraire ? Entre les résultats des logiciels de détection, les analyses humaines, les accusations de plagiat concernant d’anciens textes et le démenti de l’auteur, le dossier reste au centre d’un débat qui touche désormais directement les pratiques de l’édition et les critères d’attribution des grands prix littéraires.